vendredi 8 avril 2011

Tout le monde a une assiette sur sa maison

Kheira aime raconter des histoires comme on le faisait chez elle, en Algérie, quand elle était petite. Mais aujourd’hui, toutes les maisons ont une assiette sur leur toit et le soir, les familles regardent la télé.

J’étais venue en France pour les vacances, avec un visa de trois mois. Je me suis mariée et je suis restée.
J’ai pris l’avion à Alger: j’y ai laissé le soleil. Il faisait 30° et même si ma tante m’avait conseillé de m’habiller chaudement… je ne pouvais pas imaginer. J’avais mis une belle jupe et une blouse. J’ai débarqué à Paris en plein mois de novembre. Heureusement, ma tante avait pris un manteau pour moi!

Mes cousines avaient décidé de me trouver un mari et elles ont réussi. Par connaissance, elles ont appris qu’il y avait un homme qui souhaitait se marier avec une fille du bled. J’ai rencontré sa mère. Elle me plaisait. C’était une femme droite. Elle avait élevé ses enfants ainsi. Son fils devait être bien. Je me suis mariée en
février.

En France, au début, cela a été difficile.Tu sors de la lumière et tu rentres dans le noir. Il y avait le temps, mais aussi les papiers qu’il faut sans cesse aller chercher, les gens aussi qui sont plus réservés, qui ne donnent pas tout. Chez nous si une personne âgée est seule, on ne la laisse pas tomber: on fait son linge, ses courses, on la fait dormir à la maison ou on va dormir chez elle. Ici, il n’y a pas de respect pour les aînés.

J’ai cinq frères et cinq soeurs. Je suis celle du milieu. Mon père travaillait chez des Français, dans une ferme. Quand les Français sont rentrés en France, ils ont laissé la ferme comme elle était. Mon père est resté.

La ferme, pour moi, c’était le paradis. Il y avait tout: les fleurs, les parfums du printemps, les olives, tous les fruits et légumes, les tomates, le raisin… et le soleil en plus! Quand mes cousins venaient, ils préféraient rester à la ferme plutôt que d’aller à la mer. Elle était située au pied des montagnes avec les neiges éternelles.

Une belle grande maison, avec l’eau, des jardins, des tonnelles pour les raisins, des prunes, des amandes, des pêches. La Kabylie, c’est le pays des olives. Il y avait plein d’oliviers. Des bêtes aussi: une cinquantaine de vaches, des moutons, des chèvres, des ânes, des lapins, des poules, canards, dindes…

Nous, les filles on s’occupait des légumes et des fleurs. Les hommes des bêtes et du travail dans les champs.
Ma mère travaillait beaucoup. Tout le temps. Elle mettait son dernier enfant sur son dos et elle allait chercher le blé, elle l’écrasait, elle roulait le couscous, le passait à la vapeur, le laissait sécher au soleil avant de le mettre dans des sacs pour le conserver.

Elle se levait à 2 heures du matin, pour faire le pain. Quand mes frères et mon père partaient travailler dans les champs, ils emportaient à manger pour la journée. Elle a 74 ans aujourd’hui, mais elle continue à travailler. Elle nous dit: «Moi, je ne suis pas encore fatiguée.»

Je suis allée à l’école de 7 à 10 ans. Ensuite, comme il n’y avait plus beaucoup d’enfants à l’école, l’instituteur est parti. Mes frères ont continué à aller à l’école à la ville: 2 heures de marche. Mais, les filles sont restées à la ferme. Ils sont tous diplômés maintenant.

Mon meilleur souvenir c’est la fête du printemps. Le printemps en Kabylie, c’est magnifique: le parfum, les fleurs, l’eau qui coule. Nous fabriquions des chapeaux de fleurs. Pour la fête, ma mère fabriquait des «galettes de printemps»: des galettes de semoule avec un trou au milieu. Elle les cuisait et en donnait aux petites filles. C’était l’occasion d’un grand jeu. Nous dévalions la montagne en faisant rouler les galettes à l’aide d’un bâton en chantant : «l’année sera bonne!» La première arrivée en bas était la princesse du jour. Ce jour-là, les hommes partaient toute la journée à la ville pour faire le marché.

Au village, les femmes faisaient la fête chez la «jedda», la grand-mère. Chaque année, une vieille dame était choisie pour être la «jedda»: la grande dame. Le jour de la fête du printemps, toutes les femmes allaient faire la cuisine chez elle. Elles rapportaient l’huile, les victuailles… et fabriquaient sept sortes de plats : des gâteaux, des beignets, du couscous, des boulettes de «leich» (de la pâte que l’on fait cuire dans du bouillon de poulet) et le gâteau spécial réalisé à partir de galettes de semoule grillée, fourrées de dattes. Pour découper les galettes, les femmes se servaient de leurs bracelets comme emporte-pièce. Elles cuisinaient aussi des herbes sauvages: épinards, coriandre… Toute la journée, on mangeait, on dansait, on riait, on se roulait
dans l’herbe…

Et puis on fabriquait une marionnette avec une louche que l’on habillait : les cheveux étaient en laine de mouton; on lui confectionnait une robe. L’une des filles courait en brandissant la marionnette, tandis que les autres la poursuivaient en chantant la chanson de la pluie en arabe pour que la pluie tombe: «j’espère
une belle vie, j’espère un beau printemps, j’espère beaucoup de blé!»

Chaque fille portait un panier fabriqué par ses parents et décoré et nous ramassions les oeufs dans la ferme. La gagnante était celle qui avait ramassé le plus d’oeufs…

Le soir, les hommes rentraient de la ville. Ils rapportaient du marché sept sortes de friandises: dattes, amandes, bonbons, cacahouètes, oranges, grenades… Chacun rentrait chez soi. On déroulait un tapis et le père déversait tout ce qu’il avait rapporté. La fête se poursuivait à la maison. Nous, les enfants, étions assis par terre autour du père qui mangeait alors, à son tour, les sept plats préparés par les femmes… Pendant ce temps, nous mangions les friandises. Parfois, on tombait sur un jouet…

On passait au moins deux jours à préparer cette fête. Mais aujourd’hui, quand je retourne au bled et que je demande «Pourquoi vous ne fêtez plus le printemps?» on me répond que les vieilles sont parties… Mes enfants aiment que je leur raconte cette fête et regrettent qu’elle n’existe plus. Avant, les vieux racontaient les histoires, le soir à la veillée… Maintenant, tout le monde a une assiette sur sa maison et ce sont les histoires du monde qu’on écoute sur le petit écran !

Dans ma famille, on est musulman. Mais mon père n’a jamais rien imposé: ni le voile, ni rien. L’islam, c’est le partage et l’accueil : je discute avec toi. Tu es libre… Mon père dit qu’il faut faire le ramadan. Il n’oblige pas, il explique. Aujourd’hui, les intégristes mettent le Coran à l’envers…»

Kheira, le 16 février 2010

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