La première qualité notable de cet ouvrage est de faire apparaître le caractère actif de chacune des auteurs et ce à un double niveau. Le premier est celui des faits. La présentation des témoignages permet de se rendre compte de l'auto-construction par chacune de ces femmes de leur devenir. Face aux difficultés vécues, ces femmes apparaissent comme agissantes et réagissantes, dynamiques et courageuses, volontaires et actives. Elles sont sujettes de leurs histoires et non simplement des objets d'histoires écrites par d'autres. Car le caractère actif est également présent dans récriture. L'aide technique et méthodologique n'a pas abouti ici, comme trop souvent, à une confiscation de la parole ou à sa déformation selon les contours des représentations sociales de l'accompagnant.
Les récits présentés font apparaître que ces trajectoires sont, malgré les difficultés, des processus d'autonomisation. C'est bien l'histoire d'une autonomisation que décrivent ces femmes avec ses difficultés et ses satisfactions, ses écueils et ses réussites, ses entraves et les combats mis en œuvre pour les dépasser. A un moment où de multiples caricatures et stigmates se développent dans notre société à propos des populations issues de l'immigration en général (des femmes en particulier), une telle production ne peut être que salutaire.
C'est au cœur de cette autonomie conquise pas à pas, seule et avec l'aide de l'entourage familial et de voisinage, qu'apparaît la question de l'apprentissage de la langue française pour celles qui ne la maîtrisaient pas en arrivant en France. C'est comme outil de l'autonomie qu'est apparu le besoin d'apprendre le français. Celui-ci, loin d'être un «devoir» comme le présentent de trop nombreux discours politiques et médiatiques, devrait être un «droit». Le besoin d'apprentissage linguistique est à situer dans le champ de l'autonomie comme processus et non dans celui de la conformité et/ou de l'injonction idéologique.
L'autonomie, il en est également question à propos du permis de conduire. «T'as la voiture, t'as tout ! » déclare une des femmes qui s'expriment dans ce livre. C'est dire l'importance de partir de la parole des premières concernées lorsqu'est mise en place une action en direction des femmes issues de l'immigration ; ici aussi trop souvent, ce sont les représentations que se font les formateurs qui président aux objectifs et aux moyens de l'action et non les besoins ressentis comme nécessité par les stagiaires. Nous retrouvons ici avec cette place importante accordée au permis de conduire, une dimension que nous avons fréquemment rencontrée dans les nombreux diagnostics que nous avons pu mener. Alors que les formateurs (ices) mettaient en avant des préoccupations en termes «d'émancipation des stagiaires», de «laïcité» ou d'«intégration», les femmes issues de l'immigration que nous rencontrions mettaient elles en avant des besoins concrets d'une émancipation déjà en œuvre : l'apprentissage de la langue, la préparation au permis de conduire, la possibilité de remplir soi-même les formulaires administratifs, la possession de connaissances pour suivre scolairement leurs enfants, etc.
La place de la famille est également une constante de toutes ces trajectoires. C'est elle qui est mise en avant pour décrire les difficultés initiales de l'exil mais c'est également elle qui est invoquée pour signifier les améliorations de l'existence. Lorsque la réussite scolaire et professionnelle des enfants est au rendez-vous, elle est l'objet d'une légitime fierté. Elle vient donner sens au projet migratoire qui est toujours une épreuve ayant un coût, parfois très élevé. C'est dire les douleurs vécues lorsque cette réussite n'est pas présente du fait des processus de discriminations racistes qui marquent encore profondément la société française. La famille apparaît comme un espace de ressourcement et de solidarité, d'investissements et d'épanouissement. Nous sommes ici à l'antipode des caricatures culturalistes présentant la famille maghrébine sous les angles uniques de la contrainte et de l'enfermement.
Le pays d'origine est, bien sûr, présent dans ces récits. Y figurent bien sûr les douleurs de l'exil, de la solitude lors de l'arrivée et des séparations d'une part et les souvenirs d'enfance et les références climatiques, culinaires, géographiques d'autre part. La lecture de ces souvenirs souligne l'ampleur des capacités adaptatives dont ont dû faire preuve ces femmes que l'on présente encore trop souvent comme passives. Cette lecture démontre également les mutations identitaires en œuvre. Nous ne trouvons, en effet, aucun «projet de retour» dans les récits présentés. Ces femmes sont enracinées ici et sont désormais d'ici sans que cela ne signifie un rejet du pays ou de la culture d'origine. Les mutations identitaires n'ont pas signifié une rupture mais une nouvelle construction.
Bien sûr, certaines de ces trajectoires sont également percutées par les événements historiques. Que ce soient les violences et massacres des «intégristes» pour la période récente ou que ce soit la guerre d'Algérie pour les femmes d'origine algérienne plus âgées. Ainsi, deux des récits permettent de se faire une image du poids du vécu colonial pour plusieurs générations. Tout en n'oubliant rien des souffrances subies, c'est avec sérénité que se déroule le récit. Ces femmes en décrivant ces horreurs vécues lors de leur enfance indiquent qu'il est possible de les aborder de manière ni dépassionnée, ni désincarnée.
Pour terminer, soulignons la diversité de ces trajectoires. Au-delà des points transversaux ci-dessus soulignés, c'est la singularité et la spécificité de chacune des trajectoires qui apparaît. Nous sommes bien devant des histoires concrètes et vivantes.
Merci pour ces tranches de vies qui illustrent la possibilité d'être «un sujet parlant et non un objet parlé».
Saïd Bouamama, sociologue
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