vendredi 8 avril 2011

J’ai attendu douze ans avant de rejoindre mon mari

Fatima est fière de la réussite de ses enfants. Tous ont fait de longues études. Quand ils étaient petits, elle ne pouvait pas les aider car elle n’est pas allée à l’école, mais elle les a beaucoup surveillés…

Je suis arrivée en France en 1983 pour rejoindre mon mari qui vivait ici depuis l’âge de 18 ans. Nous nous étions mariés en 1972. Pendant douze ans, je suis restée seule en Algérie. Je ne pouvais pas le rejoindre car nous n’avions pas assez d’argent. Il n’avait pas d’appartement. Il venait tous les ans et restait un mois. Sauf l’année de notre mariage où il est resté deux mois.

Tant qu’il est resté avec moi, cela allait. Mais quand il est parti, je me suis retrouvée toute seule chez mes beaux-parents qui étaient vieux. Ils étaient gentils, mais ils étaient vieux. Moi aussi, j’étais gentille: je faisais le ménage, la cuisine, la lessive à la main… C’était du travail.

Mes parents avaient une ferme. Quand je vivais encore chez eux, je travaillais à la ferme, je devais traire les vaches tous les matins. Mes beaux-parents n’avaient pas de ferme. Cela faisait moins de travail… Quand je suis partie en France, le frère de mon mari est venu s’installer chez mes beaux-parents pour s’occuper d’eux.
Ils sont morts deux ans après mon départ.

J’ai eu du mal à m’habituer en France. Je ne savais pas parler français du tout. Je ne le comprenais pas non plus. J’étais tout le temps toute seule. Heureusement que mon mari connaissait le français.

J’ai aujourd’hui cinq enfants. Ils sont tous nés en France. Quand je suis restée en Algérie, après mon mariage, j’étais vraiment toute seule. Je n’avais pas d’enfant. C’était toujours triste. Mes enfants ont tous fait des études: STAPS à Lille pour être prof de Sport, Sciences économiques, médecine…

Je suis fière d’eux. Ils ont toujours aimé l’école. Leur père et moi, nous ne pouvions pas les aider car nous ne sommes pas allés à l’école. Ils se sont débrouillés tout seuls. Je les surveillais beaucoup. Le soir, ils devaient être rentrés à la maison à 17 ou 18 heures en hiver; 19 heures en été. Je les regardais par la fenêtre, faisais attention qu’ils n’aient pas de mauvaises fréquentations. Ma fille est aujourd’hui mariée. Son mari travaille et elle poursuit ses études… Sinon, tous les autres sont encore à la maison. Je m’occupe de tout: la cuisine, les habits, le ménage… Mon mari me donne aujourd’hui un coup de main. Mes enfants font des études et moi, je les bichonne !

Je ne peux jamais sortir seule car je ne connais pas assez le français. Je ne vais jamais à Lille ou à Roubaix. J’ai peur de me perdre, de ne pas savoir demander mon chemin, de ne pas comprendre ce que l’on me dit. Pour les papiers, les courses, le médecin, mon mari ou mes enfants m’accompagnent. Surtout ma fille. Ce sont mes enfants qui m’ont incitée à m’inscrire au centre social. Ils veulent que j’apprenne un peu le français. À la maison, on parle arabe. Mes enfants parlent entre eux en français.

Pour le baptême du fils de mon neveu, je me suis mis du henné sur les mains. On a fait la fête. Mes filles aussi mettent un peu de henné: juste un petit point au creux de la paume des mains.

Je ne retournerai pas vivre en Algérie. Mes enfants sont ici. Je reste ici…

Fatima, le 5 mars

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