J’ai vécu plus longtemps ici que là-bas. Là-bas, c’est Casablanca, la ville blanche, avec ses rues pleines de monde les soirs d’été, les marchés, les fêtes. Du monde partout, sauf dans le quartier riche «California». Un quartier calme avec ses grandes villas. Je regardais la France à travers les films: Delon, Belmondo, la tour Eiffel… Les gens, c’est toujours comme ça, ils rêvent. Moi, je rêvais.
Je me suis mariée le 1er août. Le 27, je faisais le voyage avec mon mari. Nous avons pris l’avion jusqu’à Orly, puis le train. Nous sommes arrivés à Roubaix à minuit. J’ai vu que c’était calme, personne dans la rue. Ça n’est pas comme là-bas: tout le monde est dans la rue, le soir. Surtout en été! Ce soir-là, je n’ai rien vu.
Je suis passée de la maison à trois étages de mes parents à un appartement au milieu d’autres appartements. «C’est quoi ça !», je me suis dit. À l’époque à Casablanca, il n’y avait pas encore d’immeubles, ou très peu. Maintenant, ils ont construit des bâtiments partout.
Mon mari travaillait la nuit. Il rentrait à cinq heures du matin et dormait. Mais moi, je ne le laissais pas dormir. J’avais 16 ans: dès onze heures du matin, je le réveillais et on partait se promener. On allait dans les magasins. On marchait toute la journée. Parfois, mon mari disait qu’il devait dormir avant d’aller travailler, mais moi je ne voulais pas. Je rentrais à la maison, je pleurais: «Je veux rentrer dans mon pays. Je ne veux pas rester ici.» Ça a été comme ça jusqu’à la naissance de ma fille. Mon mari était vraiment très gentil. Il ne disait rien.
J’ai eu aussi beaucoup de mal avec la nourriture. Dès dix ans, j’avais appris à faire la cuisine. Mais ici, je n’arrivais pas à faire les courses. Je ne trouvais pas ce que je voulais. La viande était un problème. À l’époque, il n’y avait pas de boucheries musulmanes à Roubaix. Mon mari devait aller acheter la viande à Lille. Quand il vivait seul ici, il achetait sa viande à Auchan, mais moi, je ne voulais pas. Maintenant il y a des boucheries halal partout. Je ne trouvais pas non plus les légumes. Ils étaient trop chers et il n’y en avait pas beaucoup. Là-bas, quand on achète une pastèque, elle est entière. Ici, on vous propose un petit morceau au fond d’une barquette.
À cette époque, dans mon quartier, il n’y avait pas d’Arabes. Je ne parlais pas français. Il y avait des Français à côté de chez moi. Je disais «Bonjour, Bonsoir!» Je n’osais pas parler. Pourtant, j’avais l’impression que les Français faisaient des efforts pour me parler. Une vieille dame qui habitait en dessous de chez moi m’avait même prêté un livre pour m’aider à apprendre. Il fallait que j’apprenne le français. Dès que ma fille a eu deux ans, j’ai commencé à sortir quand elle était à l’école. Je suis allée au centre social. C’est mon mari qui m’a emmenée. J’ai fait de la couture et appris le français.
Là, j’ai rencontré d’autres dames. Maintenant, je connais tout le quartier. Les gens me connaissent. Ils me respectent. On s’invite, on prend une tasse de café. J’ai une amie, elle vient tous les samedis chez moi avec sa famille et nous on va chez elle le dimanche. Nos enfants ont grandi ensemble. Cela fait comme une famille…
Ensuite, j’ai passé mon permis. J’avais mon permis au Maroc. J’étais restée quatre mois pour le passer à la naissance de mon troisième. Quand je suis rentrée en France, la loi est sortie: «Interdiction de conduire avec un permis étranger !» Quand mes enfants ont passé le permis, j’ai demandé pour moi à l’auto-école. J’avais peur que cela soit trop difficile à cause du français. Le moniteur m’a posé quelques questions et m’a dit que je pouvais le passer. Au code, j’ai trouvé que c’était facile et je n’ai fait que seize heures de conduite au lieu de vingt !
Je suis toujours restée dans le même quartier. J’ai changé d’appartement, mais nous sommes restés ici. C’est calme, tranquille. Tout le monde me connaît. Je voulais déménager, mais mes enfants ne voulaient pas. Ils voulaient rester avec leurs copains. Maintenant, ils sont tous partis : Neuville-en-Ferrain, Wattrelos… Moi, je suis restée. Maintenant je cherche le calme. Je ne supporte plus de vivre à Casablanca. Il y a des embouteillages comme à Paris!
Je retourne au Maroc chaque année. Depuis que les enfants sont grands, que mon mari est en retraite, j’y vais deux fois par an: en été et au printemps. Je ne travaille pas. Il faut en profiter! Mais je n’imagine pas m’y installer. J’ai mes enfants et tous mes petits-enfants ici. Et puis, une fois là-bas, mes enfants, surtout la dernière, me téléphonent tous les jours: «Maman, tu me manques!» alors, je ne pars qu’un mois. Je vais à Casablanca et surtout au bord de la mer. Dans une ville touristique, c’est plus calme. J’y ai acheté un appartement. C’est magnifique, j’en profite bien. Surtout au printemps: l’air est propre !
Quand je rentre ici, le soleil est gris! Je sens le cafard. Il faut attendre une semaine ou deux pour que ça passe…
Leila, le 26 mars 2010

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