vendredi 8 avril 2011

Ma mère : une grande dame

F. a choisi de parler de sa mère: une grande dame qui, depuis toujours, a su mener sa vie contre vents et marées…

Ma mère est une grande femme: 1,83 mètre. Elle est mince. Elle aurait pu être mannequin. Elle est très très belle et a beaucoup de charme. Elle est blonde, a la peau blanche et les yeux clairs. Moi, je ressemble plutôt à mon père. Elle va au hammam tous les deux jours: elle y reste une demi-journée, elle se lave… C’est une femme très, très propre, un peu maniaque. Tout le monde vous le dira.

Elle est matinale. Chaque jour elle se lève à 4 heures du matin et lave toute sa maison. À 8 heures, tout le ménage est fait. Elle est comme ça depuis toujours. Dès son plus jeune âge, elle se disputait avec ses soeurs car elle voulait qu’elles aussi se lèvent à 4 heures! Ensuite, elle se douche, se maquille, met du rouge sur ses lèvres, s’habille… À 8 h 30, elle prend son café.

Elle est toujours bien habillée: de belles robes, tout en perles, qu’elle coud elle-même sur elle. Elle achète des tissus très chers. Elle est toujours très élégante. Un jour, un ami de mon père a sonné chez elle. Il a cru qu’elle partait pour un mariage tellement elle était bien habillée. Il l’a dit à mon père qui lui a répondu: «Mais elle est toujours habillée comme ça!».

Le matin, en se levant, elle enfile une robe de ménage. Quand elle a fini, à 8 heures, elle l’enlève et la lave tout de suite à la main avant de prendre d’autres habits. Elle ne laisse jamais des habits sales et lave tout au fur et à mesure, à la main. Elle a un lave-linge de 7 kg dont elle ne se sert jamais!

Elle s’est mariée à 16 ans et a eu trois enfants: deux filles et un garçon. Mais son premier mari est mort pendant la guerre d’Algérie alors qu’elle était enceinte de la troisième. Elle a élevé seule ses enfants. Elle travaillait à la maison, faisait des paniers, des tapis, de l’artisanat qu’elle donnait à sa famille pour qu’ils
les vendent sur les marchés. Elle vivait chez son père ou chez sa soeur. Et puis, un jour, la belle-famille a voulu reprendre les enfants. Ils lui en ont pris deux: les plus grands. Ils lui ont laissé la plus petite. Elle ne les a pas revus pendant cinq ou six ans. En 65, elle s’est remariée avec mon père et elle a eu deux enfants: ma petite soeur et moi. Elle qui aimait les garçons, elle a eu quatre filles!

J’avais dix ans quand j’ai vu pour la première fois mon grand frère. Il venait pour lui faire signer des papiers car il avait besoin d’une procuration pour aller faire ses études en France. Il ne l’appelait pas Maman mais par son prénom. Il croyait que c’était sa mère qui l’avait abandonné. C’est ce que lui avait raconté la belle- famille. En grandissant, j’ai compris la souffrance de ma mère. Je l’ai reproché à mon frère: «Elle t’a élevé et c’est comme ça que tu la remercies!» Maintenant, il commence à comprendre, mais il dit: «Je ne peux pas changer le passé!» Nous, on en veut à la belle-famille…

Ma grande soeur, je l’ai connue alors qu’elle était mariée et avait déjà deux enfants. Par hasard. Après le tremblement de terre dans les années 80, nous avons déménagé dans des chalets dans un autre village où habitait ma grande soeur. Ma mère savait que sa fille habitait ce village mais n’avait pas son adresse. Nous
l’avons cherchée pendant toute une journée, frappant à toutes les portes. Vers 17 heures, alors que nous perdions espoir, nous l’avons enfin trouvée ! Ma soeur était ébahie; elle pleurait. Elle aurait aimé avoir sa mère à son mariage. Ma mère était très émue. Maintenant, elles se voient tout le temps. Ma soeur a cinq enfants et sait ce que c’est qu’être mère.

Et malgré tous ces chagrins, ma mère est restée une grande dame. Mon grand frère aujourd’hui dit: «Je suis fier d’être son fils!» C’est vrai qu’il lui ressemble un peu: il est grand, blanc, avec des yeux clairs…

Maintenant qu’elle a élevé tous ses enfants et après avoir tant souffert, elle dit: «Je suis libre. Personne ne me retient,» et décide de tout ce qu’elle veut. Parfois, elle part une semaine dans un hammam; elle est allée à La Mecque avec mon père. Elle est venue trois fois en France. Depuis 2000, elle n’est pas venue car elle n’a pas de visa. La France a peur qu’elle reste. Mais, elle ne va pas rester ici : il fait trop froid. Et puis, elle touche une
pension en Algérie. Au début, quand elle venait en France, elle avait du mal: «Ils ont tué mon mari!» Mais un peu à la fois, elle a aimé des gens en France.

Sinon, elle continue sa vie en Algérie. À 8 h 30, elle déjeune et après, elle met son grand tablier au-dessus de sa belle robe et elle prépare le repas dans une petite casserole: elle laisse cuire tout doucement, à petit feu. Pas comme moi qui veux toujours aller vite, vite, vite et pose tout sur le grand feu! Elle regarde la télé, elle reçoit des visites. Mon père sort le matin et revient à midi. L’après-midi, elle fait la sieste jusque 16 h 30 et ensuite elle nettoie à nouveau toute sa cuisine de A à Z! Avant de refaire le repas du soir. Elle est vraiment maniaque. Dans sa cuisine, tout brille. Les épices sont bien rangées sur une étagère, selon un ordre précis et étiquetées: cumin, gingembre, cannelle, sel, poivre… Les casseroles sont belles et bien décorées. L’artisanat est mieux là-bas…

Dans sa chambre, il y a une grande armoire avec six portes qui court le long du mur. Sur chaque planche décorée d’une petite dentelle, ses habits sont rangés, bien repassés. Alors que moi, je bourre mes placards. Depuis toujours, elle est comme ça. Même quand elle était triste. Elle est à la fois tendre et dure. Il faut qu’on fasse ce qu’elle nous dit. On a toujours peur de la décevoir. Mais on ne se sent pas écrasé avec elle. Elle aime sa famille…

F., le 1er avril 2010

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