vendredi 8 avril 2011

La guerre et la peur

Messaouda raconte la guerre à hauteur d’enfant: la peur, la fuite, les petits bonheurs…

Je suis arrivée à Constantine à l’âge de 10 ans. Nous sommes descendus de la montagne parce que c’était la guerre. La montagne était trop dangereuse. Constantine était plus calme. Mon père travaillait à Constantine. J’étais contente: je n’avais plus peur, je me sentais protégée.

À cette époque, mon grand frère (il a quinze ans de plus que moi) était déjà parti travailler en France. Il est revenu en Algérie pour faire son service militaire. C’était dur car il était envoyé par la France pour faire la guerre en Algérie. Il est resté deux ans. Il nous écrivait «Je suis à Oran…», mais il n’a jamais eu de permission pour venir nous voir. À la fin de la guerre, il est retourné tout de suite en France. Il y est resté un an et puis il est revenu avec sa femme. J’étais petite, mais je me souviens de tout.

Constantine, j’y suis restée le temps de la guerre. Ensuite nous sommes remontés dans la montagne. J’aimais bien. Même si c’était la guerre, c’est une bonne période pour moi: j’allais à l’école. On ne sortait pas le soir à cause du couvre-feu et le matin, nous allions seules à l’école mes soeurs et moi. Nous partions avant la levée du couvre-feu. Mais ils ne disaient rien aux enfants. J’étais la plus grande, j’avais peur. Nous allions à l’école arabe. La maîtresse faisait les cours en français et en arabe. On comprenait bien. On apprenait à lire et à écrire. L’école donnait les livres, les cahiers, les crayons… Tout, sauf le cartable. À la montagne, il n’y avait pas d’école. Je travaillais bien. Mes parents étaient contents de moi. J’ai été triste de la quitter…

Nous habitions, un quartier pas très loin de Bab-el-Oued. Je ne peux pas vous dire où exactement car aujourd’hui, tous les noms ont changé. Il y avait un grand pont au-dessus de la rivière. Nous habitions une maison. Une vieille maison, un peu comme ici les courées. Il y avait des maisons en face. En rentrant de l’école, on jouait dans la cour avec les voisines. Il n’y avait pas de télé. On jouait avec des cailloux, à la marelle: on dessinait sur le sol avec une craie.

À Constantine, mon père vendait des bananes. Il mettait une petite table dans la rue en pleine ville. Il les vendait aux gens qui passaient: aux soldats… Une ou deux bananes… Ça n’était pas comme maintenant où on achète les bananes par kilo. Parfois, il en rapportait à la maison, quand il n’avait pas tout vendu: elles
étaient bonnes. On passait devant lui en revenant de l’école. Il nous donnait les courses pour que ma mère prépare à manger. Il était gentil mon père. Mon père et ma mère, je ne les ai jamais vus se disputer. Ils s’entendaient bien. Ils sont morts à 40 jours d’intervalle.

À la maison, on devait vivre sur le salaire de mon père. Il n’y avait pas d’allocations. Heureusement, ma mère se débrouillait bien. Elle faisait bien les choses, la cuisine: le couscous, les galettes. Chaque jour, elle cuisinait quelque chose de différent. On mangeait bien, même s’il n’y avait pas de viande tous les jours. On mangeait des fruits, des oranges : les oranges, là-bas, elles étaient plus grosses, plus claires… Quand tu les manges,  elles ont un bon goût. À cette époque, on ne trouvait pas de pommes en Algérie. Des pamplemousses, oui, des agrumes, mais pas de mandarines…

À la montagne, on avait un oranger dans le jardin. Ma mère cueillait les fleurs pour faire de l’eau de fleur d’oranger. On en versait quelques gouttes dans le thé, le café ou la pâtisserie. Je n’ai jamais retrouvé ce parfum. Celle qu’on trouve en bouteille n’a pas le même goût.

À la montagne, à cette époque, on avait peur. Nos parents nous disaient de ne parler à personne, de ne pas répondre si on nous interrogeait. Je me souviens que l’armée française venait le matin de bonne heure. Nous on ne parlait pas français. Un Arabe traduisait: «Il y a quelqu’un qui est passé chez vous ?» Quand on est petit, on est intelligent, on comprend tout. On ne disait rien. Mais ça fait peur. Quand on ne répondait pas, ils étaient parfois brutaux. Certains étaient gentils. D’autres non. J’ai vu ma mère tre frappée par un soldat parce qu’elle disait que personne n’était venu. Le soldat l’a frappée et lui a dit: «Tu mens !» Ma soeur et moi, nous nous sommes mises à pleurer. L’autre soldat a dit à son collègue: «Arrête !»

L’oncle de mon père, quand sa femme est morte, a confié ses deux enfants à une femme française parce que c’était trop dangereux dans la montagne. Il préférait cela plutôt que ses enfants vivent la misère. Quand il est revenu, deux ans plus tard, la femme était partie. L’un des deux fils est devenu commandant. Il est revenu au
village. Il n’a pas montré à son père qu’il l’avait reconnu, mais il a donné de l’argent à quelqu’un pour que cette personne le donne à son père. Il est resté trois mois au village. Il était bien. Puis il est parti. Il avait parlé à une famille et c’est comme ça qu’on l’a su. Ensuite, il n’est plus jamais revenu. C’est le demi-frère de mon mari, car j’ai épousé mon cousin. Mon mari, il espère toujours le retrouver «Même s’il est mort, il
a peut-être des enfants,» dit-il. Il parle toujours de lui. Il a écrit des lettres à l’ambassade, partout, pour le retrouver. Un jour, on a reçu une réponse: on a appris qu’il avait travaillé à Tindouf, puis ailleurs… Rien de plus.

À la fin de la guerre, nous sommes retournés dans la montagne. Mais on n’a plus rien retrouvé, notre maison avait brûlé. Il n’y avait plus rien. On a galéré, vécu la misère. Mon frère nous envoyait un peu d’argent. Nous avons dormi chez mon oncle quelques mois. Mon père a reconstruit une petite maison. L’eau n’était pas trop loin. On allait la chercher avec ma mère et mes soeurs.

C’était un tout petit village.Tout le monde était parti… Certains sont revenus. Mais c’était triste. Certains étaient morts. Parfois, on faisait des fêtes avec mes cousines. Sinon, nous, on ne faisait rien. On s’ennuyait. Il n’y avait pas l’école. Quand ils en ont construit une, il était trop tard pour moi, j’avais 16 ans.

Messaouda, le 2 mars 2010

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