vendredi 8 avril 2011

T'as la voiture, t'as tout

Yamina aime la vie: sortir, voyager, découvrir… Et si la vie n’a pas toujours été bonne avec elle, jamais elle ne s’est laissée aller. Toujours, elle a relevé la tête, trouvé des solutions et su se battre
pour être heureuse. Témoignage d’une femme de 48 ans, fière de la réussite de son fils aîné, et qui vit aujourd’hui avec le mari qu’elle a choisi et leur petit garçon de six ans…


Chez moi, au Maroc, nous étions huit enfants: un garçon et sept filles.Tous sont allés à l’école, sauf moi. Ma mère était malade: elle passait sa vie entre l’hôpital et la maison. Mon père avait décidé que je devais rester auprès d’elle pour m’occuper d’elle, lui apporter ses médicaments… J’aurais aimé aller à l’école. Mais mon père m’a dit: «Tu dois rester garder ta mère…»

Je suis arrivée en France à 26 ans. Je suis venue rejoindre le mari que mon père avait choisi pour moi. C’était comme ça à l’époque. Il était très gentil, mais moi, je ne l’aimais pas. Arrivée en France, loin de ma famille, de mes soeurs, mes amies, j’étais très malheureuse. Au bout de six mois, je suis retournée au Maroc. Je ne voulais plus revenir en France. Mais mon père a refusé. Je devais le respect à mon père. Alors, je suis revenue, mais bien décidée à ne pas rester enfermée à la maison. Je voulais pouvoir sortir, aller et venir… Pour cela, il me fallait un travail, apprendre le français,passer mon permis et m’acheter une voiture. C’est la meilleure chose que j’ai faite dans ma vie!

Rentrée en France, j’ai été embauchée comme femme de service dans une entreprise. J’ai appris le français au Centre social, à Roubaix. J’y allais deux fois par semaine. Je voulais y arriver. La dame qui nous faisait les cours a été très gentille avec moi: elle savait que j’aimais étudier et m’aidait beaucoup. Le samedi, j’allais chez elle pour apprendre. Elle m’a aidée aussi à apprendre le code de la route. J’ai beaucoup travaillé à cette époque et le soir, je lisais le livre de code. Je l’ai passé deux fois. La conduite aussi.

À la naissance de mon fils, j’ai changé de travail: j’ai été embauchée comme agent de service à l’hôpital. Je travaillais de 5 h à 11 h le matin, et de 14 h à 16 h, au bloc, l’après-midi. J’y travaille toujours, mais le matin seulement.

Quand mon fils a eu un an, nous sommes allés au Maroc en voiture. Il faisait chaud. Surtout en Espagne. C’est moi qui conduisais. Deux jours de route! On s’arrêtait pour manger au restaurant, je m’occupais du petit. De temps en temps, je m’arrêtais pour dormir deux heures et je repartais… Et puis, nous avons décidé de divorcer mon mari et moi. C’est ce que je voulais et lui aussi. Ça s’est très bien passé. Nous sommes
amis maintenant. Il s’est toujours occupé de son fils.

Ensuite, je me suis remariée.Avec un Marocain que j’ai rencontré au Maroc, mais qui vivait en France. Je ne pouvais pas retourner vivre au Maroc à cause de mon fils aîné qui était ici. Nous nous sommes mariés là-bas, une belle fête. Mais mon père était déjà malade et il est mort trois mois plus tard.

Avec mon mari, on profite de la vie: on sort… On va à Paris, en Belgique, à Bruxelles, à DisneyLand. Ou bien on va chez des amis. Mon mari aussi, il aime bien sortir. Maintenant on a acheté une maison, à Roubaix. On sort un peu moins car il y a des travaux à faire. Mon mari est toujours prêt à bricoler, même quand il n’a jamais fait.

Quand on va au Maroc aussi, on ne reste pas à la maison. Le petit aime aller à la mer, alors on y va. Mais on est allé aussi à Marrakech, on a visité le souk et fait un tour en calèche, le soir, quand il fait plus frais. C’était bien. On a de la famille dans toutes les villes, alors on visite et le soir, on dort chez eux. On va au cinéma, au restaurant… Ici aussi.

Heureusement que j’ai appris le français, passé mon permis de conduire et acheté ma voiture ! T’as la voiture, t’as tout! Tu peux aller où tu veux, faire les courses toute seule, aller voir tes amies, aller travailler…

Mes six premiers mois en France me paraissent avoir duré deux ou trois ans. T’es là, t’es mariée à quelqu’un et t’aimes pas être avec lui… Heureusement, la vie a changé. Aujourd’hui, mon fils aîné a vingt ans. Je lui dis que c’est lui qui choisira sa femme. Il est sérieux mon fils. Il a fait deux années en classe préparatoire et a réussi le concours d’entrée dans une grande école de Commerce international. Heureusement, j’avais économisé depuis qu’il est tout petit, et son père aussi. J’ai mis de l’argent, chaque mois sur un livret pour ses études. Heureusement, car l’école coûte très cher. Il me dit que, là-bas, il est le seul Arabe de son école.Tous les autres viennent de familles riches. Moi, je suis fière: il aura une belle vie. Je l’ai beaucoup suivi dans ses études. J’allais voir ses professeurs. Un jour, une femme m’a dit: «Tu ne sais pas lire, mais tu sais te débrouiller: t’es dégourdie ! »

Yamina, le 25 février 2010

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire