Tout est inscrit. J’ai vécu jusqu’à 8 ans dans la montagne. C’est la guerre qui nous a obligés à nous enfuir du village. C’était trop dur! À cette époque, je ne savais pas qu’il y avait un autre monde avec des voitures, des cars… Je n’avais jamais mis de chaussures avant de débarquer en ville. Je suis arrivée à Constantine pieds
nus. Dès que je suis descendue du car, ma tante m’a acheté des claquettes en nylon.
Pourtant, mon père travaillait loin, dans les mines de phosphate, près de la frontière tunisienne. Il ne revenait qu’une fois par an. Je n’ai aucun souvenir de lui à cette époque-là. Je pense que je ne savais même pas que j’avais un père.
Dans la montagne, la guerre était terrible. Les moudjahidins se cachaient. Les habitants les nourrissaient. L’armée française débarquait au village. Nous étions pris entre les deux: ils vont nous tuer !
Alors, mon frère a essayé de nous emmener (ma mère, mes frères, ma soeur et moi) rejoindre mon père. Pour cela, il fallait prendre le car. C’était la première fois que je voyais un car. Pour aller jusqu’à la route, nous avons marché de longues heures, nous avons traversé un lac dans un bateau à rames. Le car nous
attendait. Il a roulé à peine 2 kms et l’armée l’a arrêté. Les soldats ont emmené mon frère et l’ont mis en prison. Pendant de longs mois, nous n’avons pas eu de nouvelles. Il était déjà marié, avait un enfant et sa femme était enceinte.
Nous avons dû retourner sans lui au village et avons continué à vivre entre l’armée française et les moudjahidins. Quand l’armée nous interrogeait, on répondait qu’on ne connaissait personne. On ne disait rien. Parfois, l’armée venait, prenait toutes nos affaires, nos habits, nos couvertures, y versait du pétrole et mettait le feu.
Quand, de loin, on voyait l’armée approcher, on cachait les couvertures dans les feuillages. Si les soldats arrivaient par surprise, on partait sans rien, on laissait tout au village et on restait deux ou trois jours sans manger, cachés dans la forêt. On avait aussi construit des abris, creusés sous terre, où on allait se cacher quand les avions passaient la nuit. Je me souviens qu’une fois, il a plu toute la nuit: l’abri s’est effondré sur nous et nous avons rejoint la maison à quatre pattes dans le noir.
Un jour, ma belle-soeur a accouché une heure avant que l’armée arrive : une petite fille. On m’a attaché le bébé dans le dos et on s’est sauvé. Elle, ma belle- soeur avait un autre enfant qu’elle devait porter. J’étais petite, j’avais peur. Il fallait traverser la montagne, des rivières… J’étais fatiguée. J’ai enlevé le foulard qui la tenait sur moi: je voulais jeter la petite fille. Je n’en pouvais plus. Ma mère m’a redonné du courage.Aujourd’hui, ma nièce a plus de 50 ans et on en rit encore quand je lui rappelle: «Je voulais te jeter!»
Parfois, on arrivait dans un autre village. Les gens nous hébergeaient, nous faisaient à manger… On restait chez eux quelques jours et quand on savait que le calme était revenu, on retournait dans notre village.
Mon père est venu nous voir. Mais il ne pouvait rien faire pour nous. Alors, il est reparti.
Un jour, mon frère aîné a été blessé. Il parcourait la montagne sur un mulet. Un avion est passé et a jeté une bombe: le mulet a été tué et mon frère blessé à la jambe. Quand les hommes se faisaient prendre, ils étaient tués tout de suite. Il y avait beaucoup de traîtres. Ils connaissaient les mots de passe et criaient: «Sortez,
les vaches, elles sont plus là!» On sortait et l’armée le savait…
Alors, mon frère est parti à la ville. Il travaillait dans un restaurant français. Il a réussi à obtenir les papiers pour faire venir auprès de lui sa femme et ses enfants. À cette époque, on ne pouvait pas bouger sans papier. Et puis, mon autre frère l’a rejoint. Nous sommes restées seules, ma mère et moi, avec mon petit frère et ma petite soeur. Bien sûr, il fallait être courageux. Mais tout le monde était courageux. Ma mère était une femme de paysan. Quand nous sommes partis rejoindre mon frère à la ville, elle ne connaissait rien.
Mon frère avait envoyé les papiers. Nous sommes passés par Constantine où nous sommes restés six jours chez ma tante : tous les jours l’armée frappait à la porte, pour vérifier combien nous étions. Ils regardaient partout. Moi, dès que je voyais un soldat, j’avais peur, mal au ventre, j’avais des coliques, j’étais malade.
Ensuite, nous avons rejoint mon frère en train. Nous habitions chez lui à huit dans une même chambre. Mais là-bas,l’armée ne venait jamais taper à la porte. Les habitants étaient pour l’armée française et on nous laissait tranquilles. Tout le monde travaillait pour les Français.
Ensuite, mon frère a trouvé un autre logement et on a déménagé. Je me souviens qu’à cette époque, nos cousins venaient nous voir. Ils étaient moudjahidins: ils enfilaient leur djellaba au-dessus de leur arme et venaient manger chez nous. Ma mère avait peur. Quand ils sortaient, j’allais dans la cour vérifier que la voie était libre: il n’aurait pas fallu que notre propriétaire le sache.
Même après la guerre, l’OAS a continué à mettre des bombes dans les caves et on a continué à avoir peur. À cette époque, je ne comprenais rien. Je demandais à ma mère: Dis-leur qu’on ne veut pas del’indépendance». Je ne savais pas ce que c’était: je ne savais pas que la France commandait l’Algérie.
J’avais passé l’âge de l’école:je suis allée au centre de couture,je cousais beaucoup à l’époque. Maintenant je déteste ça! Rester enfermée à côté d’une machine, non! Je suis trop longtemps restée à la maison pour m’occuper de mes enfants.
Ensuite, mon autre frère est parti à Alger et nous a proposé de le rejoindre. Dès 15 ans, j’ai eu des demandes en mariage, mais j’ai refusé. Mon père ne s’y est pas opposé. À cette époque, je pouvais sortir avec ma mère. Je ne sortais jamais seule. Mon mari, lui, ne m’a jamais empêchée de sortir, au contraire. Mais à Alger, je n’osais pas. Là-bas, ils ne te laissent pas tranquille. Ils voient une jeune fille, elle est jeune, elle est belle,
ils l’embêtent… Alors je n’osais pas. Mais depuis que je suis en France, je me suis sentie libre, je sors…
Sonia, le 18 mars 2010

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