vendredi 8 avril 2011

Rapporte-moi un homme

Quand Fatima raconte ses souvenirs de toute petite fille ou de jeune fille au Maroc, puis de jeune femme nouvellement arrivée en France… on a vraiment l’impression d’y être. Elle sait, par des détails parfois minuscules, faire partager ses émotions…

Quand j’étais petite, j’ai cassé la tête à mon père… Je devais avoir environ trois ans et mon père allait chaque vendredi au souk. Un jour, je lui ai dit: «Quand tu iras au souk, ramène-moi un homme ! Moi aussi, je veux un homme…» Mon père ne savait pas quoi me répondre. Le lendemain, dès que je me suis levée, j’ai couru voir ma mère:  «Où est mon père ? Il est parti au souk ?» Alors, je suis montée sur une grosse pierre pour regarder par-dessus le mur de la maison et j’ai guetté mon père toute la journée. Il est revenu avec des friandises, des gâteaux, mais pas d’homme, alors j’ai piqué une crise. Et mon père m’a dit qu’il chercherait la prochaine fois. Mais la semaine suivante, il est à nouveau revenu seul: «Il n’y avait pas d’homme pour toi. Il n’y avait que des vieux…» Chaque semaine, je l’embêtais, ainsi…

Quand j’ai grandi, vers 7 ou 8 ans, j’avais très honte de cette histoire. Je n’osais plus en parler. Mon père, c’était tout pour moi. Jusque l’âge de 5 ans, je m’endormais avec lui: il fallait qu’il me gratte la tête, pour que je m’endorme. C’est ma mère qui me raconte cela, mais moi, je m’en souviens vaguement! Mon père était un homme extraordinaire. Il est mort à 115 ans, mais jusqu’au bout, sa tête est restée jeune. C’était un homme droit, il accueillait tout le monde et conseillait ceux qui en avaient besoin…

J’ai connu mon mari à l’âge de 16 ans. Le mari d’une amie à moi le connaissait et ils voulaient l’aider à trouver une femme. Ils sont venus à la maison. Je l’ai vu. Il a demandé ma main à mon père. On a attendu trois ans pour se marier car il fallait économiser: la cérémonie du mariage, c’est cher! Avant l’acte de mariage, il venait voir mon père tous les samedis. Il mangeait avec lui, mais je n’avais pas le droit de le voir. Avec mes soeurs, on montait sur la terrasse et de là-haut, on regardait mon père et mon mari.

Après l’acte de mariage, j’ai eu le droit de le voir: il avait déjà un appartement et il voulait que je l’aide à choisir les meubles, la vaisselle, tout ça… Il venait me chercher chez mon père et on allait choisir des meubles. Mais il manquait toujours quelque chose, (rires), alors il revenait me chercher. Un jour, il m’a emmenée au cinéma. Nous sommes allés voir un film arabe avec Farida Atrache. Lui, il dit qu’on est allé voir un film de Louis de Funès: «Les Baigneurs». C’est peut-être lui qui a raison !

Après mon mariage, je suis partie vivre chez mon mari. Pendant deux mois, je n’ai pas vu mon père : chez nous, après la cérémonie, la femme ne rentre pas chez elle pendant un an. Nous, au bout de deux mois, on a acheté plein de cadeaux, c’est la tradition, pour mon père, ma mère, ma grand-mère et on est allé voir mes parents. Nous y sommes restés trois jours.

Six mois après mon mariage, j’étais enceinte. Là, je ne voulais plus voir ni mon père, ni ma mère. J’avais trop honte. Ma tante m’a dit: «C’est comme ça, c’est naturel, c’est la vie !» Comme mon mari travaillait, ma mère m’a proposé de venir chez elle et j’ai accouché chez mes parents. C’était un dimanche: mon père et mon mari étaient dans une autre pièce. J’avais envie de crier. La sage-femme me disait: «Lâche-toi !» Mais moi, je n’osais pas, je disais: «Où il est mon père, il va m’entendre !» Quand mon fils est né, j’ai entendu mon père et mon mari rigoler. Pour mes autres soeurs, ça ne s’est pas passé comme ça. Pour elles c’est naturel. Après, j’ai pris l’habitude.

Quand j’étais petite, je me demandais pourquoi les gens partaient dans d’autres pays en laissant leur famille, leurs amis. Mon père me répondait qu’il n’y avait pas que le Maroc au monde. À mon mari aussi, j’ai posé la question: «Que penses-tu des gens qui partent dans d’autres pays et laissent leurs parents ici ?» Mon mari m’a répondu que j’avais raison. Mais un jour, alors que j’étais enceinte du deuxième, un copain de mon mari qui vivait en France est venu le voir. Quand il est parti, mon mari m’a dit: «Je vais voyager !» J’ai rétorqué : «Je vais voyager avec toi. » Pour moi c’était au Maroc. Mon mari m’a répondu: «Non, c’est trop loin et tu es enceinte…» Lorsque je lui ai demandé où il allait, il m’a répondu qu’il allait voir mon frère en France. Moi, je n’étais pas contente. Il est venu ici et m’a laissée toute seule là-bas… De temps en temps, j’allais voir mes parents; mon père venait me voir, il me remontait le moral. À cette époque, il n’y avait pas le téléphone. Alors, mon mari m’envoyait des lettres… J’ai accouché toute seule. On a fait la fête chez mes parents.

Et puis, je suis tombée malade. Mon père a écrit à mon mari. Il est venu me voir. Il est resté quinze jours et puis, il est retourné en France. Quelques mois plus tard, je recevais les documents pour le regroupement familial. Mais moi, je ne voulais pas partir. Mon père m’a dit: «Qu’est-ce que je vais faire de toi. Une femme
sans mari ici, c’est pas bien. Et lui, il est tout seul…»

J’avais laissé le soleil. Je suis descendue de l’avion dans le brouillard. Dans le taxi qui m’emmenait à Lys-lez-Lannoy, je regardais les maisons rouges, petites… Au Maroc, les maisons sont grandes. Les plafonds sont hauts. Mon mari m’a dit: «Tu vas voir, tu vas t’habituer.» Heureusement que j’avais deux enfants et que j’étais enceinte, sinon, je serais retournée chez mon père. Le lendemain, mon mari est parti à 6h du matin. J’ai ouvert la porte, il n’y avait personne dans la rue. J’ai pleuré toute la matinée. Mais l’aprèsmidi, quand mon mari est rentré, j’ai fait comme si je n’avais pas pleuré. Cela a duré ainsi jusqu’à ce qu’on déménage à Hem. Ici, il y a plus de vie.

L’accouchement approchait. On devait trouver une nounou pour s’occuper des enfants pendant que j’étais à l’hôpital. On a trouvé une dame: un vrai coeur d’or. Elle donne tout aux enfants. Un lundi, j’ai senti dans mon dos que c’était l’heure. J’ai lavé le linge, changé mes enfants. J’ai tout préparé. L’ambulance est venue me chercher. Mon mari a déposé les enfants chez la nounou à 5 heures du matin. J’ai accouché à la clinique Saint-Jean. Toute seule, sans ma famille. Au Maroc, on accouche à la maison avec la sage-femme. C’est une grande professionnelle qui avait sa manière: on ne voit aucun de ses instruments, les pinces, les ciseaux…Cela fait moins peur. À la clinique, tout était préparé: on voyait tout. J’avais peur.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai vu la dame passer en bas, dans la rue avec mes enfants:j’ai vu qu’ils étaient heureux.Cette femme est restée mon amie. Elle est comme ma soeur. Quand je suis arrivée en France, à part «Bonjour, bonsoir, merci», je ne savais pas dire grand chose en français. Quand je devais aller chercher de l’argent, mon mari me faisait un papier que je donnais au guichetier. Un jour, j’ai dû aller à Tourcoing. Mon mari m’a donné un plan et j’ai compté les arrêts. Il fallait que je me débrouille.

Du coup, je me suis inscrite au cours du centre social. Je déposais les grands à l’école, mettais ma fille dans la poussette et partais au centre social. Ma fille allait à la garderie pendant que j’apprenais le français, à le lire, l’écrire. J’ai découvert qu’il y avait plein d’autres activités: cuisine, couture, crochet… De ce jour, je n’étais plus jamais chez moi l’après-midi. Mes gars à l’école, ma fille dans la poussette: direction centre social. J’ai acheté une machine à coudre, cousu mes rideaux…

Cela a duré ainsi pendant onze ans. Et puis, je me suis retrouvée enceinte. Quand le médecin me l’a dit, j’ai pleuré: je n’avais pas envie de rester dans mon coin, à laver les couches. Un bébé, ça prend du temps si on veut bien l’élever. Ma fille est née: c’est la chouchoute de son père !

On a toujours passé les week-ends en famille. Le vendredi, je cuisinais pour tout le week-end et je congelais. Le samedi, on accompagnait les garçons au match de foot. Moi, je voulais absolument voir mon fils mettre un but! Les amis de nos enfants venaient à la maison. Maintenant que nos enfants sont élevés, je ramène mes amies à la maison. Le week-end, on va au cinéma, on s’invite, on sort… Je rattrape le temps perdu.

J’ai travaillé régulièrement dans les écoles comme aide maternelle. Depuis 2000, je travaille à l’hôpital de Roubaix comme agent de service. Je commence à 5 heures du matin. Alors, je me lève à 3 heures. J’aime bien prendre mon temps, le matin: je bois mon café, me lave, me maquille, prends un temps de prière pour remercier Dieu. Je ne suis jamais en retard et j’aime être bien mise car on rencontre des gens: les malades, les médecins… Il faut être présentable.

Racisme ? La première fois que j’ai entendu ce mot, j’ai cru que c’était le nom d’un plat! Je ne savais pas de quoi on parlait. Maintenant, je sais qu’il y a des gens qui n’aiment pas les autres races. Avant, quand je vivais au Maroc, Arabes, Juifs, Indous ou Français vivaient ensemble.

Fatima, le 24 février 2010

Ma mère : une grande dame

F. a choisi de parler de sa mère: une grande dame qui, depuis toujours, a su mener sa vie contre vents et marées…

Ma mère est une grande femme: 1,83 mètre. Elle est mince. Elle aurait pu être mannequin. Elle est très très belle et a beaucoup de charme. Elle est blonde, a la peau blanche et les yeux clairs. Moi, je ressemble plutôt à mon père. Elle va au hammam tous les deux jours: elle y reste une demi-journée, elle se lave… C’est une femme très, très propre, un peu maniaque. Tout le monde vous le dira.

Elle est matinale. Chaque jour elle se lève à 4 heures du matin et lave toute sa maison. À 8 heures, tout le ménage est fait. Elle est comme ça depuis toujours. Dès son plus jeune âge, elle se disputait avec ses soeurs car elle voulait qu’elles aussi se lèvent à 4 heures! Ensuite, elle se douche, se maquille, met du rouge sur ses lèvres, s’habille… À 8 h 30, elle prend son café.

Elle est toujours bien habillée: de belles robes, tout en perles, qu’elle coud elle-même sur elle. Elle achète des tissus très chers. Elle est toujours très élégante. Un jour, un ami de mon père a sonné chez elle. Il a cru qu’elle partait pour un mariage tellement elle était bien habillée. Il l’a dit à mon père qui lui a répondu: «Mais elle est toujours habillée comme ça!».

Le matin, en se levant, elle enfile une robe de ménage. Quand elle a fini, à 8 heures, elle l’enlève et la lave tout de suite à la main avant de prendre d’autres habits. Elle ne laisse jamais des habits sales et lave tout au fur et à mesure, à la main. Elle a un lave-linge de 7 kg dont elle ne se sert jamais!

Elle s’est mariée à 16 ans et a eu trois enfants: deux filles et un garçon. Mais son premier mari est mort pendant la guerre d’Algérie alors qu’elle était enceinte de la troisième. Elle a élevé seule ses enfants. Elle travaillait à la maison, faisait des paniers, des tapis, de l’artisanat qu’elle donnait à sa famille pour qu’ils
les vendent sur les marchés. Elle vivait chez son père ou chez sa soeur. Et puis, un jour, la belle-famille a voulu reprendre les enfants. Ils lui en ont pris deux: les plus grands. Ils lui ont laissé la plus petite. Elle ne les a pas revus pendant cinq ou six ans. En 65, elle s’est remariée avec mon père et elle a eu deux enfants: ma petite soeur et moi. Elle qui aimait les garçons, elle a eu quatre filles!

J’avais dix ans quand j’ai vu pour la première fois mon grand frère. Il venait pour lui faire signer des papiers car il avait besoin d’une procuration pour aller faire ses études en France. Il ne l’appelait pas Maman mais par son prénom. Il croyait que c’était sa mère qui l’avait abandonné. C’est ce que lui avait raconté la belle- famille. En grandissant, j’ai compris la souffrance de ma mère. Je l’ai reproché à mon frère: «Elle t’a élevé et c’est comme ça que tu la remercies!» Maintenant, il commence à comprendre, mais il dit: «Je ne peux pas changer le passé!» Nous, on en veut à la belle-famille…

Ma grande soeur, je l’ai connue alors qu’elle était mariée et avait déjà deux enfants. Par hasard. Après le tremblement de terre dans les années 80, nous avons déménagé dans des chalets dans un autre village où habitait ma grande soeur. Ma mère savait que sa fille habitait ce village mais n’avait pas son adresse. Nous
l’avons cherchée pendant toute une journée, frappant à toutes les portes. Vers 17 heures, alors que nous perdions espoir, nous l’avons enfin trouvée ! Ma soeur était ébahie; elle pleurait. Elle aurait aimé avoir sa mère à son mariage. Ma mère était très émue. Maintenant, elles se voient tout le temps. Ma soeur a cinq enfants et sait ce que c’est qu’être mère.

Et malgré tous ces chagrins, ma mère est restée une grande dame. Mon grand frère aujourd’hui dit: «Je suis fier d’être son fils!» C’est vrai qu’il lui ressemble un peu: il est grand, blanc, avec des yeux clairs…

Maintenant qu’elle a élevé tous ses enfants et après avoir tant souffert, elle dit: «Je suis libre. Personne ne me retient,» et décide de tout ce qu’elle veut. Parfois, elle part une semaine dans un hammam; elle est allée à La Mecque avec mon père. Elle est venue trois fois en France. Depuis 2000, elle n’est pas venue car elle n’a pas de visa. La France a peur qu’elle reste. Mais, elle ne va pas rester ici : il fait trop froid. Et puis, elle touche une
pension en Algérie. Au début, quand elle venait en France, elle avait du mal: «Ils ont tué mon mari!» Mais un peu à la fois, elle a aimé des gens en France.

Sinon, elle continue sa vie en Algérie. À 8 h 30, elle déjeune et après, elle met son grand tablier au-dessus de sa belle robe et elle prépare le repas dans une petite casserole: elle laisse cuire tout doucement, à petit feu. Pas comme moi qui veux toujours aller vite, vite, vite et pose tout sur le grand feu! Elle regarde la télé, elle reçoit des visites. Mon père sort le matin et revient à midi. L’après-midi, elle fait la sieste jusque 16 h 30 et ensuite elle nettoie à nouveau toute sa cuisine de A à Z! Avant de refaire le repas du soir. Elle est vraiment maniaque. Dans sa cuisine, tout brille. Les épices sont bien rangées sur une étagère, selon un ordre précis et étiquetées: cumin, gingembre, cannelle, sel, poivre… Les casseroles sont belles et bien décorées. L’artisanat est mieux là-bas…

Dans sa chambre, il y a une grande armoire avec six portes qui court le long du mur. Sur chaque planche décorée d’une petite dentelle, ses habits sont rangés, bien repassés. Alors que moi, je bourre mes placards. Depuis toujours, elle est comme ça. Même quand elle était triste. Elle est à la fois tendre et dure. Il faut qu’on fasse ce qu’elle nous dit. On a toujours peur de la décevoir. Mais on ne se sent pas écrasé avec elle. Elle aime sa famille…

F., le 1er avril 2010

Mon coeur était là-bas, mon corps était ici

Yasmine a été totalement bouleversée par son arrivée en France: la température, le climat, les personnes, la vie. Tout était différent de ce qu’elle avait vécu jusque-là.

Je l’ai senti comme une punition. C’était un véritable déchirement. En Algérie, j’avais un bon travail… En France, ce pays que je ne connaissais pas, je n’avais pas de travail, pas d’amies… Je ne connaissais personne, je ne sortais pas. En Algérie, dans mon immeuble, on se retrouvait dans la cage d’escalier: on lavait les murs, l’escalier, les boîtes aux lettres. Pendant le ramadan, le soir, on jouait le tambour dans les escaliers, on chantait, on était jeunes…

Mon coeur était là-bas, mon corps était ici. Dès qu’une musique un peu nostalgique me rappelait le pays, je pleurais. J’écrivais des lettres à mes parents et chaque jour, je descendais à la boîte aux lettres en attendant leur réponse… À la télévision, il y avait une chaîne tunisienne qui commençait à 17 heures, cela me soulageait de la regarder. Sinon, je faisais le ménage, la cuisine. Pour nous, les femmes arabes, la cuisine, le ménage sont la vie quotidienne.

En Algérie, je rentrais du travail vers 17 heures. J’ai toujours vécu chez mes parents. Là-bas, une fille reste chez ses parents jusqu’à son mariage. En rentrant, je donnais un coup de main à ma mère pour le ménage, la cuisine. Non que j’y étais obligée, mais par politesse, parce qu’on ne laisse pas la maman tout faire toute
seule et que l’on a plus vite fini quand on s’y met à plusieurs. Nous étions des enfants sages. J’ai beaucoup appris de ma mère.

Parfois ma fille me demande comment je sais faire tout cela. Elle parle des plats traditionnels. Je lui réponds que j’ai appris avec ma mère. Je la regardais faire. Alors, je dis à ma fille de regarder pour qu’elle puisse prendre la relève.

Chez nous, on fait le pain nous-mêmes, les gâteaux traditionnels et puis des plats. La cuisine algérienne est riche: gratins, poivrons farcis à la sauce rouge avec de la chapelure, gratins de choux-fleur ou d’aubergines… J’y mets des épices. Chaque famille a ses épices préférées. Il y a aussi les pommes de terre farcies, les  artichauts, les courgettes avec la sauce épaisse et puis la soupe du ramadan: la «Churbas», avec des grains, des vermicelles, des langues d’oiseaux… Le deuxième plat: le tajine «Hello», sucré avec de la viande, de
la cannelle, du sucre, de l’eau de fleur d’oranger, du beurre, des pruneaux, des raisins secs et des amandes… Cela veut dire que le mois sera bon… Il y a aussi le «bourek» ou feuille de brick où l’on dépose du thon, des pommes de terre, du persil, de la viande hachée ou des crevettes…

Durant tout le ramadan, on fait chaque jour des plats différents… Et le soir, ce sont les gâteaux sucrés et le thé. Ensuite, c’est l’aïd : on prépare encore plein de gâteaux, on fait le grand nettoyage… Et puis, on achète de beaux vêtements pour que le jour de l’aïd soit vraiment un jour exceptionnel.

À Alger, quand j’étais petite, mes parents habitaient en appartement. J’ai sept frères et soeurs. Nous habitions au rez-dechaussée d’un immeuble construit à l’époque des Français, juste avant l’indépendance. On jouait à la marelle, à la corde à sauter, à la poupée devant l’immeuble: il n’y avait pas de voitures… Ici, on ne peut pas laisser nos enfants jouer dehors…

Au printemps, quand il faisait beau, on se réunissait entre filles, on descendait un tapis et on jouait… Ou bien, avec les mamans, on partait jusqu’à un petit jardin. On emportait de l’eau, des fruits, des gâteaux et on mangeait en plein air. On jouait à cache-cache… Les mamans amenaient leurs enfants sur des pelouses où
les hommes ne venaient pas. On prenait l’air, le thé ou le café… Les dames apportaient leur crochet, leur tricot, leur broderie avec leur tambour ou «tenibare». J’ai appris à broder à la main avec une aiguille: des coussins, des nappes pour les tables basses. J’en ai encore un, fait à la main. Je ne veux pas le jeter.

Parfois, en été, on allait à la campagne, dans la famille. On prenait l’air, il y avait de l’espace, on allait chercher les oeufs dans le poulailler. Ensuite on les cuisait en omelettes chez mon grand-père. J’aimais bien. Plus grands, on s’ennuyait, alors les parents y allaient seuls… Parfois en été, le dimanche, on allait au hammam. Mon père prenait la voiture et on allait passer la journée dans une station thermale. On préparait un repas léger: des salades, des fruits, du thé et on passait la journée là-bas…

Oui, la cuisine est importante en Algérie. Surtout pendant le ramadan. À ce moment-là, je passe plus de trois heures dans la cuisine pour préparer les plats traditionnels. Mais c’est vrai que les enfants d’aujourd’hui préfèrent la purée et les frites!

Je suis allée à l’école primaire et au collège. L’école était tout près de chez nous. Nos parents nous accompagnaient la première semaine et ensuite nous y allions seules. Garçons et filles allaient dans la même école, mais étaient séparés. Je faisais la route avec mes frères et soeurs. J’avais des copines: Djamila, elle s’est mariée en France. Mais je ne la vois plus. Il y avait aussi Hassiba, Samira et Zouzou, la chouchoute… Elles sont toutes mariées maintenant. Je pense toujours aller les voir…

Dès la troisième année, on apprenait le français; je me souviens qu’en CE1, le prof nous a appris à faire des poupées avec des bobines de tricotage. On a appris des poésies, des chansons et préparé une pièce de théâtre pour la fête de fin d’année. Une grande fête.Avant de partir en vacances, on lavait toute la classe:
les murs, les tables, les chaises… C’était bien. Cela nous amusait. Au collège, j’étais avec Hassiba, Djamila et Zouzou. Nous étions toujours ensemble. Là, garçons et filles étaient mélangés. On apprenait l’anglais, les maths et l’histoire-géo et les sciences. J’aimais surtout les maths et le français. En cours d’anglais, on regardait une émission en anglais à la télévision. …

Après le collège, j’ai travaillé sept ou huit ans. Quand je rentrais à la maison, je donnais un coup de main à ma mère. Il y avait toujours quelque chose à faire : le linge, les cuivres… Le weekend, on débarrassait toute la maison et on lavait les sols. Il y avait aussi la préparation du mariage de mes soeurs. Chez nous, la mariée doit préparer son trousseau. On lave le coton avec lequel on fera les matelas, on brode, on achète tout ce dont
la mariée aura besoin pour le jour du mariage: le petit seau et le bol en cuivre pour entrer au hammam … C’était un beau mariage. J’ai préparé les cartes d’invitation pour les proches et les voisins… Nous avons préparé les gâteaux traditionnels, les boissons et les plats traditionnels. Le jour du mariage, réunies autour du thé et des dragées, les femmes ont mis le henné. Le jour suivant, ce sont les hommes qui se sont réunis autour du mari…

Ensuite, nous sommes partis en France… ici. Le jour de mon départ, j’étais stressée car je quittais ma famille et mon pays, ma patrie, l’Algérie. Je laissais tous mes beaux souvenirs derrière moi…

Yasmine, le 29 mars 2009

Mon amour est loin

Quand elle était jeune, Latifa chantait toujours une chanson qui disait : « Mon amour n’est pas là. Il est loin de cette montagne». Et, elle s’est mariée avec un homme qui vivait en Belgique!

Quand j’étais petite, je rêvais d’une belle vie avec pas beaucoup d’enfants : deux ou quatre. Pas huit comme ma mère! C’est trop de travail.

Je suis née au Maroc, pas loin de la mer: on y allait tous les jours. J’aime regarder la mer. Mon frère et ma soeur ont quitté le pays pour s’installer en Belgique. C’est chez eux que j’ai rencontré ma future belle-mère. C’était une femme très gentille. Elle était comme une copine pour moi. Je l’aimais beaucoup. J’étais en visite chez ma soeur, je m’ennuyais. Je l’ai rencontrée. Elle m’a tout de suite invitée chez elle. Elle parlait berbère comme moi. Chez elle, j’ai rencontré mon mari pour la première fois.

Il travaillait en France et venait souvent voir sa mère. C’était une femme de coeur. Elle aimait tout le monde. Tous les malheureux venaient chez elle. Elle leur donnait son argent: «De toutes les façons, quand je serai morte, je n’en aurai plus besoin», disait-elle. Elle est morte, il y a juste un an.

Mon mari est venu au Maroc pour le mariage et il est reparti en France, me laissant seule au bled: je devais attendre les papiers, le livret de famille, le visa. C’était en juillet. Je suis arrivée en France en août de l’année suivante. C’était un vendredi. Le lundi, ma belle-soeur (toute la famille de mon mari est par ici) m’a
téléphoné pour que je vienne chez elle. Mais je ne connaissais pas la route. Alors son fils est venu me chercher chez moi. Et ainsi, tous les jours, après avoir fini mon travail à la maison, j’allais passer l’après-midi chez ma belle-soeur, avec sa famille, ses copines… Mon mari venait me chercher après son travail et nous allions faire les courses avant de rentrer à la maison.

Quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris avec mon mari. Lui est en France depuis 43 ans. Moi, cela va faire 20 ans. On ne dirait pas. Ça passe vite!

Tous les deux ans, je retourne au Maroc. Pendant un mois, c’est la fête.Toute la famille est là:les frères,les soeurs,leurs enfants, les voisins. Le jour, chacun est chez soi, mais le soir, on peut se retrouver à quarante chez ma mère. Tous les jours, le téléphone sonne: «Il faut venir, on fait les courses, à manger…» Moi, je
reste chez ma mère. C’est là que j’ai grandi. Je suis restée fort proche d’elle. Je lui téléphone tous les dimanches pendant une heure: je veux avoir des nouvelles de tout le monde.

Mon meilleur souvenir du Maroc? C’est quand j’étais jeune, avec ma famille. Le samedi, on allait se promener. On y allait avec ma tante et ses huit enfants, des copines, des voisins, des jeunes, des personnes âgées… On emportait à manger, des merguez, des blancs de poulet, des sardines, des gâteaux… On  marchait pendant une heure peut-être et on s’installait. On faisait du feu pour faire cuire la viande, faire chauffer le thé… On mangeait et on chantait: des chansons arabes traditionnelles ou modernes, des chansons d’amour où l’on se moque des hommes et des femmes… Le soir, on revenait des bouquets de fleurs des montagnes plein les bras.

Moi, je chantais toujours une chanson qui disait que mon amour n’était pas là, qu’il était loin de cette montagne… Et, Mektoub! J’ai trouvé mon mari en Belgique! Je ne chante plus cette chanson. Mon mari est très gentil, très intelligent et tout. Ma famille l’aime beaucoup. Il est aujourd’hui en retraite, lui aussi fait jeune. Personne ne le croit quand il dit qu’il est en retraite. Alors, il dit qu’il a travaillé plus de 40 ans ici. Il aime
bouger. Il n’aime pas rester à la maison. Il connaît tous les coins. En été, on va tous les jours à la mer en Belgique, à La Panne, à Bruges…. On va souvent à Tournai, à la brocante.

Depuis deux ans, je travaille deux jours par semaine. Je fais le ménage pour des personnes. Au début, c’était dur de vivre ici,mais je me suis habituée.Après la naissance de mes enfants, j’ai fréquenté le centre social. J’aime le contact. Et un peu à la fois, je me suis habituée: j’ai connu les voisins, les voisines. J’aime bien rire, plaisanter avec les autres, dire des blagues. Quand je rencontre une personne que je n’ai jamais vue, je ne suis pas gênée. Je fais comme si je la connaissais depuis des années: c’est une femme, je suis une femme, alors, inutile de faire des chichis!

J’aime bien la vie en France. C’est plus calme: chacun fait ce qu’il veut.Au Maroc, tout le monde regarde ce que chacun fait : ta fille, elle sort trop, pas assez… Tout le monde parle: c’est vrai, c’est pas vrai. Ici, tu sors, tu sors pas, c’est kif-kif.

Pourtant, parfois, je regrette le temps où tout le monde était chez les uns, chez les autres, au Maroc. Aujourd’hui, chacun reste davantage chez soi.

Latifa, le 8 février 2010

Je suis venue en France pour commencer une autre vie…

Siren voulait quitter l’Algérie et les souvenirs qui y sont attachés… Non pas pour oublier - elle n’oublie pas, elle ne peut pas oublier - mais rompre avec cette ancienne vie et recommencer ailleurs quelque  chose de neuf.

En Algérie, je vivais chez ma mère. Mon père est mort quand j’avais 3 ans. C’est ma mère qui nous a élevés: mes deux soeurs, mes deux frères et moi. Ma mère, elle est tout: père, mère… Elle a travaillé dur. Nous, on n’a jamais manqué de rien. Habits, nourriture, voyages… elle ne nous a jamais rien refusé.

J’ai commencé à travailler comme secrétaire. Mais je n’avais pas de contrat et un salaire de misère. Ce n’était pas grave car ma mère subvenait à tout. Et puis, elle est tombée malade : un cancer. C’est ma soeur qui travaillait dans un laboratoire qui m’a prévenue. Je me souviens, je me suis dit que la misère allait commencer, que c’était la fin. En Algérie, il n’y a pas d’aides… Quand ma mère s’est fait opérer, j’étais toujours auprès d’elle. Un jour, elle m’a dit: «Je te vois dans ta future maison, avec ta famille, tes enfants…» J’ai compris qu’elle rêvait que je me marie…

Plusieurs fois, on m’avait demandée en mariage, mais j’avais toujours refusé: je préférais travailler, rester auprès de ma mère… Mais ce jour-là, j’ai décidé de me marier. Parce que c’était le désir de ma mère, pour qu’elle me voie avec la robe blanche de mariée, pour lui faire ce plaisir. Deux mois après, je me mariais avec un homme que je n’avais jamais vu. Personne ne m’a forcée. Mais dans ma tête, il fallait que je me marie parce que ma mère était malade…

Quand je l’ai vu pour la première fois, je me suis dit: ce n’est pas mon rêve! Il n’avait pas de personnalité. Il vivait chez ses parents et sa famille lui dictait sa vie. On aurait dit que j’étais mariée avec ses parents. Une fois mariée, je suis allée vivre chez mes beaux-parents. Vingt-deux personnes vivaient dans leur maison. La grand-
mère, les dix frères et soeurs. J’étais leur bonniche: je préparais à manger, faisais la vaisselle, le linge, nettoyais la maison… Comme Cendrillon. Quand je demandais de l’aide à mes belles-soeurs, elles me répondaient: «Tu crois que parce que tu es belle, on va te mettre dans une vitrine, sans rien faire? Comme une  poupée ? » Je pense que mes belles-soeurs étaient jalouses parce qu’elles étaient plus âgées que moi et n’étaient pas mariées. Et puis, ma mère, pour mon mariage, m’avait offert de belles robes, des bijoux…

J’ai dû attendre quatre mois avant d’avoir l’autorisation d’aller voir ma mère. C’était mon beau-père qui allait me conduire et me chercher, décidait combien de jours je pouvais rester. Je ne disais rien à ma mère, par peur de la rendre encore plus malade. Mais elle le sentait.

Un jour, je suis tombée enceinte. Ma belle-mère n’a pas voulu m’emmener chez le docteur. Quelques mois plus tard, je suis tombée gravement malade: j’avais mal au ventre, j’avais des saignements. Mais ma belle-mère refusait encore que j’aille consulter le médecin. Mon mari ne bougeait pas. Comme mon état empirait, il a bien fallu m’emmener aux Urgences. Le médecin qui m’a examinée m’a reproché de n’être pas venue plus tôt. Le col était ouvert, je risquais de perdre le bébé. Pendant que j’étais à l’hôpital, ma mère a téléphoné plusieurs fois à la maison. Ma belle-mère répondait que j’étais partie en voyage. Ma mère ne l’a pas crue. Elle est venue. Elle a tout compris.

Alors que j’étais enceinte de huit mois, je suis partie voir ma mère. Quand je suis retournée chez eux, ils avaient pris tous mes habits, mes bijoux. Je leur ai demandé où ils étaient. Mais ils ont commencé à me frapper : mes belles-soeurs, ma belle-mère. Et mon mari ne disait rien. Alors j’ai appelé ma mère. J’ai ensuite
été hospitalisée pour dépression.

Le jour où j’ai mis au monde un petit garçon, ma mère a téléphoné à ma belle-famille pour les prévenir. Ma belle-mère a répondu: «On va le prendre et votre fille sera obligée de revenir chez nous». Quand ma mère m’a répété cette conversation, je suis tombée dans le coma. Je n’en pouvais plus. Cela faisait un an que j’étais chez eux, que je ne mangeais presque rien, que je travaillais sans arrêt: j’étais épuisée. J’ai demandé le divorce. Lui, mon mari, ne voulait pas. Je pense qu’ils ont donné de l’argent au juge pour obtenir la garde de l’enfant. Je n’ai jamais revu mon bébé. Il a dix ans maintenant. Aujourd’hui, ma mère est décédée.

Le passé est un cauchemar et la blessure reste. Un reproche, des cris, une simple déception me font pleurer. Je sens que je stresse. C’est l’angoisse. À l’intérieur, je suis triste, même si mon visage toujours sourit…

C’est pour cela que je suis venue en France. Pour commencer une autre vie. Ici, j’ai rencontré un ami de mon frère qui m’a aidée. Il m’a demandé ma main. Mais moi, j’avais peur des hommes. J’ai réfléchi: je vais me donner une seconde chance. J’ai téléphoné à ma mère. Elle m’a dit de faire ce que je voulais. Au fond de moi, j’étais soulagée. J’avais des sentiments d’amour envers lui. Aujourd’hui, on dirait que c’est mon premier mari. Grâce à lui, j’ai commencé à vivre. Alors, on s’est marié à la mairie. J’ai mis la robe blanche, on a fait la fête. J’ai envoyé les photos à ma mère. Elle était contente.

Ensemble, nous avons eu trois enfants. Je suis très heureuse avec ma famille actuelle.


Siren, le 16 février 2010

La guerre et la peur

Messaouda raconte la guerre à hauteur d’enfant: la peur, la fuite, les petits bonheurs…

Je suis arrivée à Constantine à l’âge de 10 ans. Nous sommes descendus de la montagne parce que c’était la guerre. La montagne était trop dangereuse. Constantine était plus calme. Mon père travaillait à Constantine. J’étais contente: je n’avais plus peur, je me sentais protégée.

À cette époque, mon grand frère (il a quinze ans de plus que moi) était déjà parti travailler en France. Il est revenu en Algérie pour faire son service militaire. C’était dur car il était envoyé par la France pour faire la guerre en Algérie. Il est resté deux ans. Il nous écrivait «Je suis à Oran…», mais il n’a jamais eu de permission pour venir nous voir. À la fin de la guerre, il est retourné tout de suite en France. Il y est resté un an et puis il est revenu avec sa femme. J’étais petite, mais je me souviens de tout.

Constantine, j’y suis restée le temps de la guerre. Ensuite nous sommes remontés dans la montagne. J’aimais bien. Même si c’était la guerre, c’est une bonne période pour moi: j’allais à l’école. On ne sortait pas le soir à cause du couvre-feu et le matin, nous allions seules à l’école mes soeurs et moi. Nous partions avant la levée du couvre-feu. Mais ils ne disaient rien aux enfants. J’étais la plus grande, j’avais peur. Nous allions à l’école arabe. La maîtresse faisait les cours en français et en arabe. On comprenait bien. On apprenait à lire et à écrire. L’école donnait les livres, les cahiers, les crayons… Tout, sauf le cartable. À la montagne, il n’y avait pas d’école. Je travaillais bien. Mes parents étaient contents de moi. J’ai été triste de la quitter…

Nous habitions, un quartier pas très loin de Bab-el-Oued. Je ne peux pas vous dire où exactement car aujourd’hui, tous les noms ont changé. Il y avait un grand pont au-dessus de la rivière. Nous habitions une maison. Une vieille maison, un peu comme ici les courées. Il y avait des maisons en face. En rentrant de l’école, on jouait dans la cour avec les voisines. Il n’y avait pas de télé. On jouait avec des cailloux, à la marelle: on dessinait sur le sol avec une craie.

À Constantine, mon père vendait des bananes. Il mettait une petite table dans la rue en pleine ville. Il les vendait aux gens qui passaient: aux soldats… Une ou deux bananes… Ça n’était pas comme maintenant où on achète les bananes par kilo. Parfois, il en rapportait à la maison, quand il n’avait pas tout vendu: elles
étaient bonnes. On passait devant lui en revenant de l’école. Il nous donnait les courses pour que ma mère prépare à manger. Il était gentil mon père. Mon père et ma mère, je ne les ai jamais vus se disputer. Ils s’entendaient bien. Ils sont morts à 40 jours d’intervalle.

À la maison, on devait vivre sur le salaire de mon père. Il n’y avait pas d’allocations. Heureusement, ma mère se débrouillait bien. Elle faisait bien les choses, la cuisine: le couscous, les galettes. Chaque jour, elle cuisinait quelque chose de différent. On mangeait bien, même s’il n’y avait pas de viande tous les jours. On mangeait des fruits, des oranges : les oranges, là-bas, elles étaient plus grosses, plus claires… Quand tu les manges,  elles ont un bon goût. À cette époque, on ne trouvait pas de pommes en Algérie. Des pamplemousses, oui, des agrumes, mais pas de mandarines…

À la montagne, on avait un oranger dans le jardin. Ma mère cueillait les fleurs pour faire de l’eau de fleur d’oranger. On en versait quelques gouttes dans le thé, le café ou la pâtisserie. Je n’ai jamais retrouvé ce parfum. Celle qu’on trouve en bouteille n’a pas le même goût.

À la montagne, à cette époque, on avait peur. Nos parents nous disaient de ne parler à personne, de ne pas répondre si on nous interrogeait. Je me souviens que l’armée française venait le matin de bonne heure. Nous on ne parlait pas français. Un Arabe traduisait: «Il y a quelqu’un qui est passé chez vous ?» Quand on est petit, on est intelligent, on comprend tout. On ne disait rien. Mais ça fait peur. Quand on ne répondait pas, ils étaient parfois brutaux. Certains étaient gentils. D’autres non. J’ai vu ma mère tre frappée par un soldat parce qu’elle disait que personne n’était venu. Le soldat l’a frappée et lui a dit: «Tu mens !» Ma soeur et moi, nous nous sommes mises à pleurer. L’autre soldat a dit à son collègue: «Arrête !»

L’oncle de mon père, quand sa femme est morte, a confié ses deux enfants à une femme française parce que c’était trop dangereux dans la montagne. Il préférait cela plutôt que ses enfants vivent la misère. Quand il est revenu, deux ans plus tard, la femme était partie. L’un des deux fils est devenu commandant. Il est revenu au
village. Il n’a pas montré à son père qu’il l’avait reconnu, mais il a donné de l’argent à quelqu’un pour que cette personne le donne à son père. Il est resté trois mois au village. Il était bien. Puis il est parti. Il avait parlé à une famille et c’est comme ça qu’on l’a su. Ensuite, il n’est plus jamais revenu. C’est le demi-frère de mon mari, car j’ai épousé mon cousin. Mon mari, il espère toujours le retrouver «Même s’il est mort, il
a peut-être des enfants,» dit-il. Il parle toujours de lui. Il a écrit des lettres à l’ambassade, partout, pour le retrouver. Un jour, on a reçu une réponse: on a appris qu’il avait travaillé à Tindouf, puis ailleurs… Rien de plus.

À la fin de la guerre, nous sommes retournés dans la montagne. Mais on n’a plus rien retrouvé, notre maison avait brûlé. Il n’y avait plus rien. On a galéré, vécu la misère. Mon frère nous envoyait un peu d’argent. Nous avons dormi chez mon oncle quelques mois. Mon père a reconstruit une petite maison. L’eau n’était pas trop loin. On allait la chercher avec ma mère et mes soeurs.

C’était un tout petit village.Tout le monde était parti… Certains sont revenus. Mais c’était triste. Certains étaient morts. Parfois, on faisait des fêtes avec mes cousines. Sinon, nous, on ne faisait rien. On s’ennuyait. Il n’y avait pas l’école. Quand ils en ont construit une, il était trop tard pour moi, j’avais 16 ans.

Messaouda, le 2 mars 2010

Soleil gris

Leila regardait la France à travers les films: Delon, Belmondo, la tour Eiffel… Quand elle est arrivée en France, elle a découvert que ça n’était pas comme dans les films !

J’ai vécu plus longtemps ici que là-bas. Là-bas, c’est Casablanca, la ville blanche, avec ses rues pleines de monde les soirs d’été, les marchés, les fêtes. Du monde partout, sauf dans le quartier riche «California». Un quartier calme avec ses grandes villas. Je regardais la France à travers les films: Delon, Belmondo, la tour Eiffel… Les gens, c’est toujours comme ça, ils rêvent. Moi, je rêvais.

Je me suis mariée le 1er août. Le 27, je faisais le voyage avec mon mari. Nous avons pris l’avion jusqu’à Orly, puis le train. Nous sommes arrivés à Roubaix à minuit. J’ai vu que c’était calme, personne dans la rue. Ça n’est pas comme là-bas: tout le monde est dans la rue, le soir. Surtout en été! Ce soir-là, je n’ai rien vu.

Je suis passée de la maison à trois étages de mes parents à un appartement au milieu d’autres appartements. «C’est quoi ça !», je me suis dit. À l’époque à Casablanca, il n’y avait pas encore d’immeubles, ou très peu. Maintenant, ils ont construit des bâtiments partout.

Mon mari travaillait la nuit. Il rentrait à cinq heures du matin et dormait. Mais moi, je ne le laissais pas dormir. J’avais 16 ans: dès onze heures du matin, je le réveillais et on partait se promener. On allait dans les magasins. On marchait toute la journée. Parfois, mon mari disait qu’il devait dormir avant d’aller travailler, mais moi je ne voulais pas. Je rentrais à la maison, je pleurais: «Je veux rentrer dans mon pays. Je ne veux pas rester ici.» Ça a été comme ça jusqu’à la naissance de ma fille. Mon mari était vraiment très gentil. Il ne disait rien.

J’ai eu aussi beaucoup de mal avec la nourriture. Dès dix ans, j’avais appris à faire la cuisine. Mais ici, je n’arrivais pas à faire les courses. Je ne trouvais pas ce que je voulais. La viande était un problème. À l’époque, il n’y avait pas de boucheries musulmanes à Roubaix. Mon mari devait aller acheter la viande à Lille. Quand il vivait seul ici, il achetait sa viande à Auchan, mais moi, je ne voulais pas. Maintenant il y a des boucheries halal partout. Je ne trouvais pas non plus les légumes. Ils étaient trop chers et il n’y en avait pas beaucoup. Là-bas, quand on achète une pastèque, elle est entière. Ici, on vous propose un petit morceau au fond d’une barquette.

À cette époque, dans mon quartier, il n’y avait pas d’Arabes. Je ne parlais pas français. Il y avait des Français à côté de chez moi. Je disais «Bonjour, Bonsoir!» Je n’osais pas parler. Pourtant, j’avais l’impression que les Français faisaient des efforts pour me parler. Une vieille dame qui habitait en dessous de chez moi m’avait même prêté un livre pour m’aider à apprendre. Il fallait que j’apprenne le français. Dès que ma fille a eu deux ans, j’ai commencé à sortir quand elle était à l’école. Je suis allée au centre social. C’est mon mari qui m’a emmenée. J’ai fait de la couture et appris le français.

Là, j’ai rencontré d’autres dames. Maintenant, je connais tout le quartier. Les gens me connaissent. Ils me respectent. On s’invite, on prend une tasse de café. J’ai une amie, elle vient tous les samedis chez moi avec sa famille et nous on va chez elle le dimanche. Nos enfants ont grandi ensemble. Cela fait comme une famille…

Ensuite, j’ai passé mon permis. J’avais mon permis au Maroc. J’étais restée quatre mois pour le passer à la naissance de mon troisième. Quand je suis rentrée en France, la loi est sortie: «Interdiction de conduire avec un permis étranger !» Quand mes enfants ont passé le permis, j’ai demandé pour moi à l’auto-école. J’avais peur que cela soit trop difficile à cause du français. Le moniteur m’a posé quelques questions et m’a dit que je pouvais le passer. Au code, j’ai trouvé que c’était facile et je n’ai fait que seize heures de conduite au lieu de vingt !

Je suis toujours restée dans le même quartier. J’ai changé d’appartement, mais nous sommes restés ici. C’est calme, tranquille. Tout le monde me connaît. Je voulais déménager, mais mes enfants ne voulaient pas. Ils voulaient rester avec leurs copains. Maintenant, ils sont tous partis : Neuville-en-Ferrain, Wattrelos… Moi, je suis restée. Maintenant je cherche le calme. Je ne supporte plus de vivre à Casablanca. Il y a des embouteillages comme à Paris!

Je retourne au Maroc chaque année. Depuis que les enfants sont grands, que mon mari est en retraite, j’y vais deux fois par an: en été et au printemps. Je ne travaille pas. Il faut en profiter! Mais je n’imagine pas m’y installer. J’ai mes enfants et tous mes petits-enfants ici. Et puis, une fois là-bas, mes enfants, surtout la dernière, me téléphonent tous les jours: «Maman, tu me manques!» alors, je ne pars qu’un mois. Je vais à Casablanca et surtout au bord de la mer. Dans une ville touristique, c’est plus calme. J’y ai acheté un appartement. C’est magnifique, j’en profite bien. Surtout au printemps: l’air est propre !

Quand je rentre ici, le soleil est gris! Je sens le cafard. Il faut attendre une semaine ou deux pour que ça passe…


Leila, le 26 mars 2010

Ici, on passe son temps à courir

Samia ne sait même plus pourquoi, un jour, son mari et elle ont décidé de venir en France. Elle s’était mariée en Algérie.

J’étais une petite fille sage. Je ne bougeais pas. Ma mère racontait que quand j’étais petite, je m’occupais sans cesse de ma petite soeur : je la calmais, je jouais avec elle… J’étais tout le temps derrière elle. Je n’osais jamais demander quelque chose pour moi. Alors, je me débrouillais toute seule. Ma mère comptait sur moi :  elle savait que je m’occupais de ma soeur ! Moi, j’étais contente. Non, je n’étais pas jalouse. On s’amusait bien ensemble. C’était comme ça !

On fabriquait nous-mêmes nos jouets: des marionnettes par exemple et on jouait des pièces de théâtre. Avec des ciseaux, on découpait des robes pour nos poupées. J’ai appris à coudre auprès de ma mère. À coudre et à broder. Ma soeur n’aimait pas coudre. Elle est toujours restée la «petite dernière» dans nos coeurs !

Notre maison était en ville. Une grande maison, avec un grand jardin que mon grand-père entretenait, avec des arbres fruitiers. Quand j’y retourne, je ne reconnais plus rien. C’est comme si j’étais en visite alors que j’ai grandi à cet endroit. Je la montre à mes enfants: ils ne comprennent pas pourquoi on n’y va pas mais il n’y a plus rien dedans !

J’aime bien retourner en Algérie pendant les vacances. Il y a mes souvenirs d’enfance avec mes amies. Là-bas, on rit beaucoup: on visite la famille, on va dans les magasins. Je suis à l’aise. Ici, en France, j’ai ma famille, mon travail, rien ne manque, mais c’est moins gai ! Là-bas, on ne passe jamais une journée tout seul. Il y a toujours des visites. Ici, on passe son temps à courir et à ne pas avoir le temps !

Mon arrivée en France s’est faite sans difficulté : j’avais ma famille ici et puis les Français m’ont bien accueillie. Ils comprennent qu’on ne parle pas bien français, expliquent bien jusqu’à ce qu’on ait compris. Le premier jour ici, j’avais l’impression que tout était bizarre: je ne reconnaissais rien, ni les rues, ni les maisons. Et puis il y avait le climat : le froid, la pluie, la neige. La première année, mes enfants et moi sommes tombés malades: on ne supportait pas le froid ! Maintenant, j’ai du mal à supporter la chaleur quand je retourne en Algérie !

Je sors, je vais à Lille, je prends le métro. Si je me perds, je sais que je peux demander ma route. Les Français me répondront. Ils ne vont pas me mentir. J’ai confiance. Ma fille aussi m’accompagne quand je vais à Lille. Mais je ne la laisse pas y aller toute seule. Elle va à Roubaix toute seule avec ses copines.

Ici, j’aime bien apprendre le français, écrire toute seule, expliquer aux enfants. Mes enfants ont encore besoin de moi. J’aime bien lire et écrire. Je suis allée à l’école jusqu’en 6ème. Je ne sais pas écrire en français. Seulement en arabe. Maintenant, j’apprends à lire en français. C’est moi qui vais voir les professeurs pour mes enfants. Je leur dis la vérité. Je leur demande de parler doucement, de bien m’expliquer pour que je comprenne bien. Il faut avoir bien compris pour ensuite pouvoir expliquer aux enfants ou remplir et signer un papier. Alors, les gens m’expliquent doucement et je comprends. Il n’y a pas de problème !

Je parle en arabe à mes enfants, mais les plus jeunes ne comprennent pas bien l’arabe. J’écoute la radio en français ou en arabe, le matin quand je fais le ménage, la cuisine… Le soir, je regarde le journal en français et les films qui suivent. En cuisine, je mélange la cuisine française et la cuisine arabe. J’aime la cuisine française: le poisson, la crème fraîche… Je regarde l’émission sur la 6: un grand chef ! Ou d’autres émissions pour décorer la maison. J’aime bien décorer la maison.

Je vis ici, j’ai des amies françaises ou algériennes, arabes. Quand je rencontre une femme arabe, au début, on parle français… Certes, je suis née là-bas, j’ai grandi, je me suis mariée là-bas, mais maintenant je vis ici, il faut s’adapter. Parfois ma fille me demande «Pourquoi on est venu ici ?» Mais elle est comme moi: l’Algérie, c’est bien pour les vacances, pas pour tout le temps.

J’ai pris l’habitude ici. Je ne pense pas que je retournerai vivre en Algérie. Tout comme je ne pensais pas venir en France… Pourquoi ?

Samia, le 30 mars 2010

Avec le foulard, c'est difficile de travailler

À Alger, Ouarda enseignait l’arabe aux enfants des écoles primaires. Ici, en France, elle ne peut pas travailler dans l’Éducation nationale à cause du foulard qu’elle porte. Alors, elle enseigne l’arabe, dans des associations…

Après le bac, je suis allée à l’université d’Alger pour passer un DES de Chimie, mais je ne suis pas allée jusqu’au bout. L’université était loin et les temps de trajet trop longs. Alors je me suis tournée vers l’enseignement. J’aimais bien mon métier. Même si c’est fatigant car certains enfants sont très difficiles. Mais d’autres sont tellement gentils… J’encourageais beaucoup mes élèves.

J’ai quelques bons souvenirs avec les collègues. Chaque année, par exemple, nous organisions un repas de fin d’année. Une année, nous nous étions donné rendez-vous pour passer la journée à Alger: faire les boutiques et manger au restaurant, toutes ensemble à midi. Nous étions une dizaine. Nous avons pris le bus. Une fois dans Alger, il y avait tellement de monde, je ne sais pas ce que nous avons fait, mais nous nous sommes perdues. Certaines voulaient voir ça; d’autres, autre chose… Nous nous sommes retrouvées séparées en deux groupes. Nous avons mangé dans des restaurants différents. Même le soir, nous ne sommes pas rentrées par le même bus! Nous avons eu beaucoup de plaisir. Même le directeur de l’école, le lendemain,
se moquait de nous parce que nous nous étions perdues et que nous n’avions pas partagé le repas ensemble. C’est un bon souvenir.

Je suis née à Alger dans une famille de sept enfants. Je suis la seule fille. Je suis très attachée à mes frères. Pour ma mère, mon départ en France a été douloureux: j’étais sa seule fille. Pour mes nièces aussi: j’étais leur seule tante. J’étais bien à Alger. J’avais du travail, de l’argent. J’aime les grandes villes. Je suis venue en France pour rejoindre mon mari qui vivait ici depuis longtemps.

La première année a été difficile. Deux jours après mon arrivée, nous sommes allés à la préfecture, on m’a dit qu’il faudrait attendre 18 mois ou deux ans pour avoir mes papiers. J’ai alors compris qu’il me faudrait beaucoup attendre avant de revoir Alger et ma famille.

Ce n’est pas la vie en France qui m’a choquée: je parlais français, j’avais l’habitude de vivre dans une très grande ville. Pour moi, la vie en France ou en Algérie c’est pareil. La seule différence, c’est le climat. Ce qui me manquait vraiment, c’était ma famille, mes amies… Dès que j’ai eu mes papiers, je suis partie un mois en
Algérie. Et puis à Alger, je travaillais, j’avais l’habitude de bouger. Ici, je restais entre quatre murs, je ne connaissais personne…

Ici, en France, je ne peux pas enseigner, travailler avec les enfants. Je porte un foulard et c’est interdit dans les écoles. Je le sais, c’est la loi. Avant de quitter Alger, je savais qu’en France, il y avait des problèmes avec le foulard. Mon mari travaille, je ne suis pas obligée de travailler. J’aimerais bien, mais je ne peux pas travailler auprès des enfants.

Un jour, j’ai rencontré une femme à la mosquée. Elle m’a dit qu’elle cherchait quelqu’un pour enseigner l’arabe littéraire à des femmes. L’arabe littéraire est commun à tous. J’ai accepté. Et même si je n’ai pas continué dans cette association, je continue à donner des cours aux enfants, de temps en temps. Je suis frappée par le courage de ces femmes qui se mobilisent pour apprendre. Le français est une langue difficile: la grammaire, tout ça… Même pour les enfants. En Algérie, les enfants apprennent le français dès l’âge de sept ans. Arrivés au collège, ils commencent l’anglais.

Si je trouve un travail, je travaillerai: l’informatique me tente… Secrétaire par exemple… Mais pas dans une grande entreprise, pas dans une usine, plutôt dans une association… Je suis venue à Ordinathem pour apprendre à mieux me servir d’Internet.

À la maison, nous parlons arabe et français. Mon mari parle plus facilement français. Moi, je parle à mes enfants en arabe littéraire. Je veux qu’ils sachent l’arabe littéraire, pour plus tard, s’ils veulent faire des études. Je leur apprends aussi quelques mots d’anglais. J’aimerais bien qu’ils apprennent plusieurs langues.

Ici, en France, j’ai rencontré des Marocaines, des Tunisiennes… J’ai appris à les connaître. C’est bien. Je ne sais pas si je passerai toute ma vie en France. Au fond de moi, j’aimerais bien retourner en Algérie, monter un projet là-bas. Je n’ai pas encore bien réfléchi. Mais, peut-être…

Ouarda , le 23 février 2010

Internet, pour apprendre

Amel est arrivée en France pour rejoindre son mari. Avec sa belle-soeur, elle sort beaucoup, suit des cours. Mais elle aimerait améliorer encore son français. Elle trouve que trop souvent encore, elle n’arrive pas à bien se faire comprendre…

Mon oncle, le père de mon mari, avait demandé ma main à mon père. Son fils, mon cousin, qui habitait en France est venu au bled et je l’ai vu. Mes parents ont dit oui pour le mariage. Chez nous, ce sont les parents qui décident. Nous nous sommes mariés au bled et 15 jours après, j’ai rejoint mon mari en France. Il habitait chez ses parents, dans la maison de son père. La première année, on a vécu chez eux. Je suis arrivée en France en septembre. Il faisait beau. Nous nous sommes mariés à la mairie d’Hem, nous nous sommes promenés au parc: il y avait du soleil…

Les deux premières années ont été très difficiles pour moi. Franchement c’était dur. En Algérie, on a l’habitude de rester tout le temps avec la famille: mes frères, mes soeurs, ma mère me manquaient. Une maman, ça manque: je pleurais tous les jours. En cachette, pas devant les autres. Ils ne le savaient pas. J’ai vécu un an dans la maison du père de mon mari et ensuite, j’y allais tous les jours. En dehors de cela, je ne sortais jamais. Je n’aimais pas trop. En Algérie non plus, je ne sortais pas. Ce qui manque ici, c’est le soleil. En Algérie, il fait froid la nuit, le matin, mais l’après midi, il y a du soleil.

Je restais toute la journée chez mon beau-père avec mes belles-soeurs à parler arabe. Je n’apprenais pas le français. Et puis, ma belle-soeur est arrivée. Elle aime se promener: je suis sortie avec elle. Ensemble, on fait les magasins, on va à Roubaix, à Auchan à pied, à la mairie pour faire des papiers, à la Poste. Toutes les deux, nous avons pris des cours pour apprendre à parler français. Mais je ne suis pas contente. Cela fait 16 ans que je suis ici et je parle encore mal : je parle vite, j’avale mes mots et puis parfois, je n’arrive pas à exprimer ce que j’ai envie de dire. Je ne trouve pas les mots, je manque de vocabulaire. Je sais lire en français, j’ai appris en Algérie. Mais parfois, je ne comprends pas ce que je lis. C’est difficile pour moi d’apprendre, j’ai la tête dure. Je comprends ce que les gens disent mais je n’arrive pas à leur répondre.

À Ordinat’Hem, j’aime bien. J’apprends beaucoup avec l’informatique : des nouveaux mots, et puis à me servir d’Internet. Je vais sur le site «le bon coin» pour acheter des choses pour la maison ou la voiture. Je vais sur le site de la CAF pour vérifier que mes allocations sont bien arrivées… Je cherche des recettes, marocaines surtout ! J’aime cuisiner. Je dis que je dois faire régime, mais l’aprèsmidi, je me mets à faire des beignets, du pain arabe. Je roule la pâte moi-même. Les enfants adorent ça. Ils mangent tout, tout de suite. J’en fais trois fois par semaine. Je préfère la cuisine marocaine, les tajines. J’aime les piments, la coriandre. Il y en a toujours au marché du lundi.

Mes enfants n’aiment pas le couscous, ils préfèrent les frites. Ils aiment aussi la pizza. Je la fais moi-même.Des grandes! Je les cuis l’une après l’autre dans le four, dix minutes. On les mange au fur et à mesure. Moi, je me réserve la dernière avec des poivrons, des oignons, des piments, de la coriandre.

Mon mari est né en France. Il ne parlait pas arabe quand je suis arrivée. On ne se comprenait pas. Avant, il travaillait. Il s’est retrouvé au chômage. Avec le chômage, c’est dur pour retourner en vacances en Algérie. Surtout que nous sommes huit maintenant. Le Renault Espace, c’est pour sept personnes. Il faut acheter une voiture plus grande, mais c’est cher. J’essaie de retourner en Algérie tous les deux ans, mais au bout d’un mois, j’ai souvent envie de rentrer. On a l’habitude ici. Mes enfants aussi ont envie de rentrer. Ici, ils font ce qu’ils veulent; ça n’est pas comme là-bas. Ils aiment aller à la mer, mais on n’y va pas souvent. Ils me disent: «Maman, si on va en Algérie, c’est pour bouger, pas pour rester tout le temps enfermés dans la maison.» Mais moi, je ne veux pas sortir, je veux rester à la maison avec ma mère. Je ne bouge pas quand je suis en Algérie: je bouge quand je suis en France.

En Algérie, je vivais en ville. J’allais à l’école. Quand j’ai eu 15 ans, mes parents m’ont retirée de l’école. Je regrettais : l’école, les copines. Je restais à la maison, à faire le ménage. Petite, je passais mes trois mois de vacances, chez ma grand-mère et mon oncle à la montagne. J’aimais bien. Chez mon père, il y a deux maisons: dans l’une il y a des chambres où logent mon père, ma soeur et mes deux frères célibataires. Dans l’autre, il y a la cuisine, la salle et des pièces pour mon frère et ses deux enfants. Il y a une cuisine pour les deux maisons. On mange toujours ensemble. Mon mari, il est né ici, en France. Il n’aime pas ça. Il préfère chacun chez soi. Moi j’aime bien: on est plusieurs femmes à faire la cuisine, on prend les repas ensemble, il y a toujours du monde. C’est ma mère qui décide du menu, ensuite on va faire les courses. Elle sait que mes enfants aiment les frites. Alors, elle décide de faire les frites et le poulet avec de la salade.

Mon mari, quand il est chez ma mère, est choqué que les soirs de fête, tout le monde reste dormir. Il y a un petit patio, une petite cour carrelée à ciel ouvert, à l’intérieur. On dort par terre sur des matelas. J’aime être dehors. Souvent ici, quand il fait beau, je sors la table sur la terrasse et je reste toute la journée dehors.

Amel, le 15 février 2010

Seules, avec la peur au ventre

À 61 ans, Sonia se souvient très bien de la guerre, la peur le soir quand les soldats arrivaient au village, interrogeaient les femmes, les enfants… Elle se souvient des nuits où il fallait se sauver pour se cacher dans les abris, pour ne pas être pris, de ses frères qui sont partis, les laissant seules, sa mère et elle avec sa petite soeur et son petit frère… Elle n’avait pas 8 ans et tout est intact dans sa tête…

Tout est inscrit. J’ai vécu jusqu’à 8 ans dans la montagne. C’est la guerre qui nous a obligés à nous enfuir du village. C’était trop dur! À cette époque, je ne savais pas qu’il y avait un autre monde avec des voitures, des cars… Je n’avais jamais mis de chaussures avant de débarquer en ville. Je suis arrivée à Constantine pieds
nus. Dès que je suis descendue du car, ma tante m’a acheté des claquettes en nylon.

Pourtant, mon père travaillait loin, dans les mines de phosphate, près de la frontière tunisienne. Il ne revenait qu’une fois par an. Je n’ai aucun souvenir de lui à cette époque-là. Je pense que je ne savais même pas que j’avais un père.

Dans la montagne, la guerre était terrible. Les moudjahidins se cachaient. Les habitants les nourrissaient. L’armée française débarquait au village. Nous étions pris entre les deux: ils vont nous tuer !

Alors, mon frère a essayé de nous emmener (ma mère, mes frères, ma soeur et moi) rejoindre mon père. Pour cela, il fallait prendre le car. C’était la première fois que je voyais un car. Pour aller jusqu’à la route, nous avons marché de longues heures, nous avons traversé un lac dans un bateau à rames. Le car nous
attendait. Il a roulé à peine 2 kms et l’armée l’a arrêté. Les soldats ont emmené mon frère et l’ont mis en prison. Pendant de longs mois, nous n’avons pas eu de nouvelles. Il était déjà marié, avait un enfant et sa femme était enceinte.

Nous avons dû retourner sans lui au village et avons continué à vivre entre l’armée française et les moudjahidins. Quand l’armée nous interrogeait, on répondait qu’on ne connaissait personne. On ne disait rien. Parfois, l’armée venait, prenait toutes nos affaires, nos habits, nos couvertures, y versait du pétrole et mettait le feu.

Quand, de loin, on voyait l’armée approcher, on cachait les couvertures dans les feuillages. Si les soldats arrivaient par surprise, on partait sans rien, on laissait tout au village et on restait deux ou trois jours sans manger, cachés dans la forêt. On avait aussi construit des abris, creusés sous terre, où on allait se cacher quand les avions passaient la nuit. Je me souviens qu’une fois, il a plu toute la nuit: l’abri s’est effondré sur nous et nous avons rejoint la maison à quatre pattes dans le noir.

Un jour, ma belle-soeur a accouché une heure avant que l’armée arrive : une petite fille. On m’a attaché le bébé dans le dos et on s’est sauvé. Elle, ma belle- soeur avait un autre enfant qu’elle devait porter. J’étais petite, j’avais peur. Il fallait traverser la montagne, des rivières… J’étais fatiguée. J’ai enlevé le foulard qui la tenait sur moi: je voulais jeter la petite fille. Je n’en pouvais plus. Ma mère m’a redonné du courage.Aujourd’hui, ma nièce a plus de 50 ans et on en rit encore quand je lui rappelle: «Je voulais te jeter!»

Parfois, on arrivait dans un autre village. Les gens nous hébergeaient, nous faisaient à manger… On restait chez eux quelques jours et quand on savait que le calme était revenu, on retournait dans notre village.

Mon père est venu nous voir. Mais il ne pouvait rien faire pour nous. Alors, il est reparti.

Un jour, mon frère aîné a été blessé. Il parcourait la montagne sur un mulet. Un avion est passé et a jeté une bombe: le mulet a été tué et mon frère blessé à la jambe. Quand les hommes se faisaient prendre, ils étaient tués tout de suite. Il y avait beaucoup de traîtres. Ils connaissaient les mots de passe et criaient: «Sortez,
les vaches, elles sont plus là!» On sortait et l’armée le savait…

Alors, mon frère est parti à la ville. Il travaillait dans un restaurant français. Il a réussi à obtenir les papiers pour faire venir auprès de lui sa femme et ses enfants. À cette époque, on ne pouvait pas bouger sans papier. Et puis, mon autre frère l’a rejoint. Nous sommes restées seules, ma mère et moi, avec mon petit frère et ma petite soeur. Bien sûr, il fallait être courageux. Mais tout le monde était courageux. Ma mère était une femme de paysan. Quand nous sommes partis rejoindre mon frère à la ville, elle ne connaissait rien.

Mon frère avait envoyé les papiers. Nous sommes passés par Constantine où nous sommes restés six jours chez ma tante : tous les jours l’armée frappait à la porte, pour vérifier combien nous étions. Ils regardaient partout. Moi, dès que je voyais un soldat, j’avais peur, mal au ventre, j’avais des coliques, j’étais malade.

Ensuite, nous avons rejoint mon frère en train. Nous habitions chez lui à huit dans une même chambre. Mais là-bas,l’armée ne venait jamais taper à la porte. Les habitants étaient pour l’armée française et on nous laissait tranquilles. Tout le monde travaillait pour les Français.

Ensuite, mon frère a trouvé un autre logement et on a déménagé. Je me souviens qu’à cette époque, nos cousins venaient nous voir. Ils étaient moudjahidins: ils enfilaient leur djellaba au-dessus de leur arme et venaient manger chez nous. Ma mère avait peur. Quand ils sortaient, j’allais dans la cour vérifier que la voie était libre: il n’aurait pas fallu que notre propriétaire le sache.

Même après la guerre, l’OAS a continué à mettre des bombes dans les caves et on a continué à avoir peur. À cette époque, je ne comprenais rien. Je demandais à ma mère: Dis-leur qu’on ne veut pas del’indépendance». Je ne savais pas ce que c’était: je ne savais pas que la France commandait l’Algérie.

J’avais passé l’âge de l’école:je suis allée au centre de couture,je cousais beaucoup à l’époque. Maintenant je déteste ça! Rester enfermée à côté d’une machine, non! Je suis trop longtemps restée à la maison pour m’occuper de mes enfants.

Ensuite, mon autre frère est parti à Alger et nous a proposé de le rejoindre. Dès 15 ans, j’ai eu des demandes en mariage, mais j’ai refusé. Mon père ne s’y est pas opposé. À cette époque, je pouvais sortir avec ma mère. Je ne sortais jamais seule. Mon mari, lui, ne m’a jamais empêchée de sortir, au contraire. Mais à Alger, je n’osais pas. Là-bas, ils ne te laissent pas tranquille. Ils voient une jeune fille, elle est jeune, elle est belle,
ils l’embêtent… Alors je n’osais pas. Mais depuis que je suis en France, je me suis sentie libre, je sors…

Sonia, le 18 mars 2010

Tout le monde a une assiette sur sa maison

Kheira aime raconter des histoires comme on le faisait chez elle, en Algérie, quand elle était petite. Mais aujourd’hui, toutes les maisons ont une assiette sur leur toit et le soir, les familles regardent la télé.

J’étais venue en France pour les vacances, avec un visa de trois mois. Je me suis mariée et je suis restée.
J’ai pris l’avion à Alger: j’y ai laissé le soleil. Il faisait 30° et même si ma tante m’avait conseillé de m’habiller chaudement… je ne pouvais pas imaginer. J’avais mis une belle jupe et une blouse. J’ai débarqué à Paris en plein mois de novembre. Heureusement, ma tante avait pris un manteau pour moi!

Mes cousines avaient décidé de me trouver un mari et elles ont réussi. Par connaissance, elles ont appris qu’il y avait un homme qui souhaitait se marier avec une fille du bled. J’ai rencontré sa mère. Elle me plaisait. C’était une femme droite. Elle avait élevé ses enfants ainsi. Son fils devait être bien. Je me suis mariée en
février.

En France, au début, cela a été difficile.Tu sors de la lumière et tu rentres dans le noir. Il y avait le temps, mais aussi les papiers qu’il faut sans cesse aller chercher, les gens aussi qui sont plus réservés, qui ne donnent pas tout. Chez nous si une personne âgée est seule, on ne la laisse pas tomber: on fait son linge, ses courses, on la fait dormir à la maison ou on va dormir chez elle. Ici, il n’y a pas de respect pour les aînés.

J’ai cinq frères et cinq soeurs. Je suis celle du milieu. Mon père travaillait chez des Français, dans une ferme. Quand les Français sont rentrés en France, ils ont laissé la ferme comme elle était. Mon père est resté.

La ferme, pour moi, c’était le paradis. Il y avait tout: les fleurs, les parfums du printemps, les olives, tous les fruits et légumes, les tomates, le raisin… et le soleil en plus! Quand mes cousins venaient, ils préféraient rester à la ferme plutôt que d’aller à la mer. Elle était située au pied des montagnes avec les neiges éternelles.

Une belle grande maison, avec l’eau, des jardins, des tonnelles pour les raisins, des prunes, des amandes, des pêches. La Kabylie, c’est le pays des olives. Il y avait plein d’oliviers. Des bêtes aussi: une cinquantaine de vaches, des moutons, des chèvres, des ânes, des lapins, des poules, canards, dindes…

Nous, les filles on s’occupait des légumes et des fleurs. Les hommes des bêtes et du travail dans les champs.
Ma mère travaillait beaucoup. Tout le temps. Elle mettait son dernier enfant sur son dos et elle allait chercher le blé, elle l’écrasait, elle roulait le couscous, le passait à la vapeur, le laissait sécher au soleil avant de le mettre dans des sacs pour le conserver.

Elle se levait à 2 heures du matin, pour faire le pain. Quand mes frères et mon père partaient travailler dans les champs, ils emportaient à manger pour la journée. Elle a 74 ans aujourd’hui, mais elle continue à travailler. Elle nous dit: «Moi, je ne suis pas encore fatiguée.»

Je suis allée à l’école de 7 à 10 ans. Ensuite, comme il n’y avait plus beaucoup d’enfants à l’école, l’instituteur est parti. Mes frères ont continué à aller à l’école à la ville: 2 heures de marche. Mais, les filles sont restées à la ferme. Ils sont tous diplômés maintenant.

Mon meilleur souvenir c’est la fête du printemps. Le printemps en Kabylie, c’est magnifique: le parfum, les fleurs, l’eau qui coule. Nous fabriquions des chapeaux de fleurs. Pour la fête, ma mère fabriquait des «galettes de printemps»: des galettes de semoule avec un trou au milieu. Elle les cuisait et en donnait aux petites filles. C’était l’occasion d’un grand jeu. Nous dévalions la montagne en faisant rouler les galettes à l’aide d’un bâton en chantant : «l’année sera bonne!» La première arrivée en bas était la princesse du jour. Ce jour-là, les hommes partaient toute la journée à la ville pour faire le marché.

Au village, les femmes faisaient la fête chez la «jedda», la grand-mère. Chaque année, une vieille dame était choisie pour être la «jedda»: la grande dame. Le jour de la fête du printemps, toutes les femmes allaient faire la cuisine chez elle. Elles rapportaient l’huile, les victuailles… et fabriquaient sept sortes de plats : des gâteaux, des beignets, du couscous, des boulettes de «leich» (de la pâte que l’on fait cuire dans du bouillon de poulet) et le gâteau spécial réalisé à partir de galettes de semoule grillée, fourrées de dattes. Pour découper les galettes, les femmes se servaient de leurs bracelets comme emporte-pièce. Elles cuisinaient aussi des herbes sauvages: épinards, coriandre… Toute la journée, on mangeait, on dansait, on riait, on se roulait
dans l’herbe…

Et puis on fabriquait une marionnette avec une louche que l’on habillait : les cheveux étaient en laine de mouton; on lui confectionnait une robe. L’une des filles courait en brandissant la marionnette, tandis que les autres la poursuivaient en chantant la chanson de la pluie en arabe pour que la pluie tombe: «j’espère
une belle vie, j’espère un beau printemps, j’espère beaucoup de blé!»

Chaque fille portait un panier fabriqué par ses parents et décoré et nous ramassions les oeufs dans la ferme. La gagnante était celle qui avait ramassé le plus d’oeufs…

Le soir, les hommes rentraient de la ville. Ils rapportaient du marché sept sortes de friandises: dattes, amandes, bonbons, cacahouètes, oranges, grenades… Chacun rentrait chez soi. On déroulait un tapis et le père déversait tout ce qu’il avait rapporté. La fête se poursuivait à la maison. Nous, les enfants, étions assis par terre autour du père qui mangeait alors, à son tour, les sept plats préparés par les femmes… Pendant ce temps, nous mangions les friandises. Parfois, on tombait sur un jouet…

On passait au moins deux jours à préparer cette fête. Mais aujourd’hui, quand je retourne au bled et que je demande «Pourquoi vous ne fêtez plus le printemps?» on me répond que les vieilles sont parties… Mes enfants aiment que je leur raconte cette fête et regrettent qu’elle n’existe plus. Avant, les vieux racontaient les histoires, le soir à la veillée… Maintenant, tout le monde a une assiette sur sa maison et ce sont les histoires du monde qu’on écoute sur le petit écran !

Dans ma famille, on est musulman. Mais mon père n’a jamais rien imposé: ni le voile, ni rien. L’islam, c’est le partage et l’accueil : je discute avec toi. Tu es libre… Mon père dit qu’il faut faire le ramadan. Il n’oblige pas, il explique. Aujourd’hui, les intégristes mettent le Coran à l’envers…»

Kheira, le 16 février 2010

Ma petite soeur me manque

Petite, Malika avait du mal à quitter la maison de ses parents… Personne ne pouvait imaginer qu’elle quitterait un jour l’Algérie. Et pourtant…

Dans ma famille, nous étions six frères et soeurs. J’ai perdu ma petite soeur quand elle avait 20 ans. Je suis l’aînée. Je me suis beaucoup occupée d’elle. Elle était un peu comme ma fille. De toutes les façons, elle était aimée de tout le monde. Un peu la chouchoute. Mon père, mes tantes, ma mère… tout le monde la câlinait et, même à 18 ans, elle se laissait faire…

Elle faisait des études scientifiques à l’Université d’Alger. Après le séisme, elle est revenue à la maison, chez mes parents. Elle ne voulait pas retourner à Alger. Elle se plaignait toujours de la tête. Sa mort a été très dure pour tout le monde: mon père s’est effondré. Ma mère est restée très forte, elle a eu beaucoup de courage.

La semaine précédente, j’avais parlé avec elle au téléphone. Elle m’avait dit que ça allait. Lorsque j’ai retéléphoné à ma famille, mon autre soeur m’a dit qu’elle était très fatiguée. Je n’ai pas demandé à lui parler pour la laisser se reposer. Et ça, je le regrette. Quelques jours plus tard, elle avait mal, mon père l’a conduite aux Urgences à l’hôpital. Ils l’ont immédiatement mise sous perfusion et elle est morte une heure plus tard. On ne sait pas ce qu’elle a eu. L’hôpital a proposé de faire une autopsie, mais ma famille a refusé. À quoi cela pouvait-il servir? Chez nous, c’est important de garder l’intégrité du corps. Alors on ne sait pas. On ne saura jamais…

Pour moi qui étais loin, c’est une épreuve très douloureuse : je pleure toujours quand je pense à elle. Le jour de sa mort, ma famille a téléphoné à ma belle-mère. Ils l’ont chargée de me l’annoncer. Le lendemain, je prenais l’avion.

Moi, j’avais une soeur jumelle qui est morte à la naissance. Tout le monde disait que ma petite soeur me ressemblait. Alors, je pense que la mort de ma petite soeur a réveillé tout cela, le manque de la soeur jumelle que je n’ai jamais connue…

Jusqu’à 18 ans, j’ai vécu dans une ferme, en Algérie, à 100 kms d’Alger. Là-bas, c’était le paradis. Dans cette ferme, deux familles vivaient ensemble. On faisait tout ensemble. On était comme une famille. Les jours de beau temps, on sortait un tapis dans la cour: les femmes travaillaient, tricotaient, confectionnaient des
paniers… Nous, les jeunes filles, nous servions le café, le thé, les gâteaux.

Chaque matin, nous faisions 8 kms pour aller à l’école. Nous partions vers 6 heures pour être là, à 8 heures. Mais nous partions toutes ensemble et le temps passait vite. Le soir, en revenant, nous cueillions des fleurs, nous nous amusions. Après, pour aller au collège, nous prenions le bus de ramassage scolaire.

Mais la maison que nous habitions était trop petite: il n’y avait que deux chambres et nous étions six enfants. Alors mon père a construit une grande maison sur un terrain que lui a donné l’Etat, dans un village. Lorsque nous avons déménagé, nous étions tout perdus. La maison était grande: cinq chambres. Nous allions de fenêtre en fenêtre… Mon petit frère s’est sauvé et il est retourné, tout seul à la ferme. Il n’avait que huit ans et il a fait les 8 kms, tout seul. On le cherchait partout, mais mon père savait qu’il était retourné là-bas.

J’ai arrêté l’école en 3eme. J’aurais pu passer en secondaire, mais j’ai arrêté au milieu de l’année: j’avais trop peur. C’est une époque où il y avait des attentats terroristes et je n’osais rester seule à attendre le bus. Je le regrette beaucoup aujourd’hui. Je suis restée à la maison. La nuit, nous avions peur. Nous vivions à côté d’une caserne. Le soir, les militaires faisaient des rondes. La maison était en contrebas de la route et nous entendions leurs pas. Mes frères et moi écoutions, la peur au ventre.

Le jour, j’avais une passion: la broderie. Et puis, j’allais de temps en temps chez ma tante, je lui tenais compagnie. Mais au bout d’une semaine, quinze jours, j’avais envie de rentrer chez moi. La maison, mesparents me manquaient. Quand mon père venait me chercher au bout d’un mois, je le lui reprochais.

Alors, quand j’ai décidé de me marier avec un homme qui vivait en France, les gens ont dit à mes parents que je ne saurais pas rester là-bas, loin d’eux. Mes parents non plus n’étaient pas très contents. Ils auraient préféré que je reste près d’eux et que je me marie en Algérie. Mon mari est né en France. Nous nous
sommes connus alors que nous étions enfants quand il venait à la ferme voir sa famille. Il est le cousin de ma voisine. On jouait ensemble. Quand nous avons décidé de nous marier, je n’ai pas pensé que ce serait difficile de vivre loin de chez moi. Quand on aime quelqu’un, on ne pense pas au reste.

Je suis arrivée en France en septembre. Il faisait gris. Nous nous étions mariés en Algérie, mais nous avons fait la fête du mariage en France, en octobre, avec ma belle-famille. Ce jour-là, j’étais triste car il n’y avait personne de ma famille.

Mon mari m’a beaucoup aidée. Je parlais français, mais au début, j’avais peur de faire des fautes. J’étais un peu timide.

J’ai aujourd’hui quatre enfants. Ils sont vraiment gentils. Aujourd’hui, j’aimerais reprendre des études. J’aimerais être infirmière ou aide-soignante… J’ai aussi un rêve: acheter un terrain en Algérie et y construire une petite maison traditionnelle, en terre, comme celle que mon oncle avait dans la montagne. Je me souviens, le sol lui-même était en terre battue. Je me souviens des odeurs, Il y avait des chèvres, des poules. J’en parle souvent à mes enfants. J’aimerais pouvoir un jour réaliser ce rêve…

Malika, le 8 mars 2010

J’ai attendu douze ans avant de rejoindre mon mari

Fatima est fière de la réussite de ses enfants. Tous ont fait de longues études. Quand ils étaient petits, elle ne pouvait pas les aider car elle n’est pas allée à l’école, mais elle les a beaucoup surveillés…

Je suis arrivée en France en 1983 pour rejoindre mon mari qui vivait ici depuis l’âge de 18 ans. Nous nous étions mariés en 1972. Pendant douze ans, je suis restée seule en Algérie. Je ne pouvais pas le rejoindre car nous n’avions pas assez d’argent. Il n’avait pas d’appartement. Il venait tous les ans et restait un mois. Sauf l’année de notre mariage où il est resté deux mois.

Tant qu’il est resté avec moi, cela allait. Mais quand il est parti, je me suis retrouvée toute seule chez mes beaux-parents qui étaient vieux. Ils étaient gentils, mais ils étaient vieux. Moi aussi, j’étais gentille: je faisais le ménage, la cuisine, la lessive à la main… C’était du travail.

Mes parents avaient une ferme. Quand je vivais encore chez eux, je travaillais à la ferme, je devais traire les vaches tous les matins. Mes beaux-parents n’avaient pas de ferme. Cela faisait moins de travail… Quand je suis partie en France, le frère de mon mari est venu s’installer chez mes beaux-parents pour s’occuper d’eux.
Ils sont morts deux ans après mon départ.

J’ai eu du mal à m’habituer en France. Je ne savais pas parler français du tout. Je ne le comprenais pas non plus. J’étais tout le temps toute seule. Heureusement que mon mari connaissait le français.

J’ai aujourd’hui cinq enfants. Ils sont tous nés en France. Quand je suis restée en Algérie, après mon mariage, j’étais vraiment toute seule. Je n’avais pas d’enfant. C’était toujours triste. Mes enfants ont tous fait des études: STAPS à Lille pour être prof de Sport, Sciences économiques, médecine…

Je suis fière d’eux. Ils ont toujours aimé l’école. Leur père et moi, nous ne pouvions pas les aider car nous ne sommes pas allés à l’école. Ils se sont débrouillés tout seuls. Je les surveillais beaucoup. Le soir, ils devaient être rentrés à la maison à 17 ou 18 heures en hiver; 19 heures en été. Je les regardais par la fenêtre, faisais attention qu’ils n’aient pas de mauvaises fréquentations. Ma fille est aujourd’hui mariée. Son mari travaille et elle poursuit ses études… Sinon, tous les autres sont encore à la maison. Je m’occupe de tout: la cuisine, les habits, le ménage… Mon mari me donne aujourd’hui un coup de main. Mes enfants font des études et moi, je les bichonne !

Je ne peux jamais sortir seule car je ne connais pas assez le français. Je ne vais jamais à Lille ou à Roubaix. J’ai peur de me perdre, de ne pas savoir demander mon chemin, de ne pas comprendre ce que l’on me dit. Pour les papiers, les courses, le médecin, mon mari ou mes enfants m’accompagnent. Surtout ma fille. Ce sont mes enfants qui m’ont incitée à m’inscrire au centre social. Ils veulent que j’apprenne un peu le français. À la maison, on parle arabe. Mes enfants parlent entre eux en français.

Pour le baptême du fils de mon neveu, je me suis mis du henné sur les mains. On a fait la fête. Mes filles aussi mettent un peu de henné: juste un petit point au creux de la paume des mains.

Je ne retournerai pas vivre en Algérie. Mes enfants sont ici. Je reste ici…

Fatima, le 5 mars

T'as la voiture, t'as tout

Yamina aime la vie: sortir, voyager, découvrir… Et si la vie n’a pas toujours été bonne avec elle, jamais elle ne s’est laissée aller. Toujours, elle a relevé la tête, trouvé des solutions et su se battre
pour être heureuse. Témoignage d’une femme de 48 ans, fière de la réussite de son fils aîné, et qui vit aujourd’hui avec le mari qu’elle a choisi et leur petit garçon de six ans…


Chez moi, au Maroc, nous étions huit enfants: un garçon et sept filles.Tous sont allés à l’école, sauf moi. Ma mère était malade: elle passait sa vie entre l’hôpital et la maison. Mon père avait décidé que je devais rester auprès d’elle pour m’occuper d’elle, lui apporter ses médicaments… J’aurais aimé aller à l’école. Mais mon père m’a dit: «Tu dois rester garder ta mère…»

Je suis arrivée en France à 26 ans. Je suis venue rejoindre le mari que mon père avait choisi pour moi. C’était comme ça à l’époque. Il était très gentil, mais moi, je ne l’aimais pas. Arrivée en France, loin de ma famille, de mes soeurs, mes amies, j’étais très malheureuse. Au bout de six mois, je suis retournée au Maroc. Je ne voulais plus revenir en France. Mais mon père a refusé. Je devais le respect à mon père. Alors, je suis revenue, mais bien décidée à ne pas rester enfermée à la maison. Je voulais pouvoir sortir, aller et venir… Pour cela, il me fallait un travail, apprendre le français,passer mon permis et m’acheter une voiture. C’est la meilleure chose que j’ai faite dans ma vie!

Rentrée en France, j’ai été embauchée comme femme de service dans une entreprise. J’ai appris le français au Centre social, à Roubaix. J’y allais deux fois par semaine. Je voulais y arriver. La dame qui nous faisait les cours a été très gentille avec moi: elle savait que j’aimais étudier et m’aidait beaucoup. Le samedi, j’allais chez elle pour apprendre. Elle m’a aidée aussi à apprendre le code de la route. J’ai beaucoup travaillé à cette époque et le soir, je lisais le livre de code. Je l’ai passé deux fois. La conduite aussi.

À la naissance de mon fils, j’ai changé de travail: j’ai été embauchée comme agent de service à l’hôpital. Je travaillais de 5 h à 11 h le matin, et de 14 h à 16 h, au bloc, l’après-midi. J’y travaille toujours, mais le matin seulement.

Quand mon fils a eu un an, nous sommes allés au Maroc en voiture. Il faisait chaud. Surtout en Espagne. C’est moi qui conduisais. Deux jours de route! On s’arrêtait pour manger au restaurant, je m’occupais du petit. De temps en temps, je m’arrêtais pour dormir deux heures et je repartais… Et puis, nous avons décidé de divorcer mon mari et moi. C’est ce que je voulais et lui aussi. Ça s’est très bien passé. Nous sommes
amis maintenant. Il s’est toujours occupé de son fils.

Ensuite, je me suis remariée.Avec un Marocain que j’ai rencontré au Maroc, mais qui vivait en France. Je ne pouvais pas retourner vivre au Maroc à cause de mon fils aîné qui était ici. Nous nous sommes mariés là-bas, une belle fête. Mais mon père était déjà malade et il est mort trois mois plus tard.

Avec mon mari, on profite de la vie: on sort… On va à Paris, en Belgique, à Bruxelles, à DisneyLand. Ou bien on va chez des amis. Mon mari aussi, il aime bien sortir. Maintenant on a acheté une maison, à Roubaix. On sort un peu moins car il y a des travaux à faire. Mon mari est toujours prêt à bricoler, même quand il n’a jamais fait.

Quand on va au Maroc aussi, on ne reste pas à la maison. Le petit aime aller à la mer, alors on y va. Mais on est allé aussi à Marrakech, on a visité le souk et fait un tour en calèche, le soir, quand il fait plus frais. C’était bien. On a de la famille dans toutes les villes, alors on visite et le soir, on dort chez eux. On va au cinéma, au restaurant… Ici aussi.

Heureusement que j’ai appris le français, passé mon permis de conduire et acheté ma voiture ! T’as la voiture, t’as tout! Tu peux aller où tu veux, faire les courses toute seule, aller voir tes amies, aller travailler…

Mes six premiers mois en France me paraissent avoir duré deux ou trois ans. T’es là, t’es mariée à quelqu’un et t’aimes pas être avec lui… Heureusement, la vie a changé. Aujourd’hui, mon fils aîné a vingt ans. Je lui dis que c’est lui qui choisira sa femme. Il est sérieux mon fils. Il a fait deux années en classe préparatoire et a réussi le concours d’entrée dans une grande école de Commerce international. Heureusement, j’avais économisé depuis qu’il est tout petit, et son père aussi. J’ai mis de l’argent, chaque mois sur un livret pour ses études. Heureusement, car l’école coûte très cher. Il me dit que, là-bas, il est le seul Arabe de son école.Tous les autres viennent de familles riches. Moi, je suis fière: il aura une belle vie. Je l’ai beaucoup suivi dans ses études. J’allais voir ses professeurs. Un jour, une femme m’a dit: «Tu ne sais pas lire, mais tu sais te débrouiller: t’es dégourdie ! »

Yamina, le 25 février 2010

Elle pleure et elle danse

Nassera rit souvent pour exprimer ou masquer sa tristesse. Elle rit, elle pleure, elle danse: «On ne sait jamais ce qu’il y a dedans,» confie-t-elle.

À Alger, je vivais avec mes parents. J’ai eu plusieurs demandes en mariage.Mais ça n’allait jamais:soit mon père trouvait que la famille n’était pas assez bien; soit l’homme en question ne me plaisait pas. Je suis restée chez mes parents. C’est le destin. Mon père connaissait mon mari. Il vivait en France. Il était veuf
et avait déjà des enfants. Moi, je connaissais son frère. Nous avons échangé nos photos. Il m’a parlé au téléphone. Il me plaisait. Il avait un caractère bien, sympa. Mais je n’avais pas envie de quitter mes parents, de partir en France.

Mon père m’a dit: «À toi de décider.» Il ne m’a pas forcée. Mais un jour, alors qu’elle était à l’hôpital, ma mère qui ne m’avait jamais parlé de mariage m’a ouvert son coeur : «Pourquoi tes soeurs plus jeunes sont elles mariées? Dès l’âge de 13 ans, on t’a demandée…» J’ai senti sa peine. J’ai eu mal au coeur.

À Alger, je travaillais: j’ai fait des ménages dans des entreprises, dans une banque et puis j’ai gardé des enfants à la maison pour des familles qui travaillaient. J’avais arrêté mes études à 15 ans. J’aimais beaucoup l’école. J’aurais dû poursuivre, mais j’étais l’aînée. Nous sommes huit à la maison. Quand ma mère était malade ou quand elle allait à l’hôpital pour accoucher, je devais m’occuper des petits. Ma grand-mère était très vieille, elle ne pouvait pas aider ma mère. Alors, c’est moi. C’est vrai: je me suis toujours occupée des enfants des autres. Ceux chez qui je travaillais, ceux de ma mère (mes frères et soeurs), ceux de mon mari. Mais moi, je n’ai pas eu d’enfant. C’est le destin!

La décision du mariage a été difficile à prendre. Je devais laisser mes parents avec lesquels je vivais depuis 40 ans. J’avais 40 ans. Si je n’avais pas aimé mon mari, je ne me serais pas mariée. Mais là, c’était un homme bien. On connaissait sa famille. La peine de ma mère était plus importante que ma propre peine de les
quitter.

Alors, mon mari est venu me voir à Alger. On a discuté. On s’est marié là-bas. C’était en hiver, il faisait beau à Alger. Nous avons fait une petite fête avec la famille proche. J’étais heureuse ce jour-là. Je ne pensais pas à l’avenir. C’est après que j’y ai pensé. Je me disais: «Comment vais-je faire pour vivre là-bas ?» Après le mariage, mon mari est resté un mois avec moi et puis il est retourné en France. Je suis restée seule à Alger. La famille de mon mari voulait que je vive chez eux, mais moi, je voulais vivre chez mes parents.

Là-bas, ça n’est pas comme ici. On pense toujours: «Qu’est-ce qu’ils vont dire les gens?» La famille de mon mari était très gentille, mais disait: «Les gens vont croire que nous ne sommes pas gentils avec toi. Il faut que tu restes avec nous quelques jours.» Alors, j’ai passé quinze jours chez eux et je suis retournée chez mon père. J’avais une maison à moi, à Alger, mais elle restait vide. Je n’y allais que quand mon mari venait me voir. Cela a duré un an. C’était une période heureuse: j’étais mariée, j’avais un mari gentil qui m’appelait tous les jours et venait me voir deux ou trois fois dans l’année. J’ai profité de mes parents.
Je pensais souvent au futur.

Je suis très proche de mon père. Petite, quand il partait au stade assister à un match de foot, il me prenait avec lui. Pour aller au bain aussi. Quand j’étais en colonie de vacances, il venait me voir. Aujourd’hui, il a presque 100 ans. Il est encore en bonne santé, n’a pas perdu la mémoire, sort un petit peu. Quand je suis chez lui, à la maison, j’aime bien écouter des chansons, françaises ou arabes: je chante et je danse. Il me regarde et dit: «Tu ne changes pas!» Je sens que cela lui fait plaisir.

Quand je l’ai au téléphone, il me dit : «Ma fille tu me manques trop…» Je lui réponds que mes soeurs s’occupent bien de lui, mais il dit que cela n’est pas pareil. J’entends mes soeurs derrière qui crient: «C’est ça, nous, on n’existe pas…» Et lui, il répond: «Mais elle, elle est loin de moi!»

Ma mère, je discute avec elle, mais elle cache tout à l’intérieur: le bon et le mauvais. Elle ne montre jamais. On ne sait jamais quand on lui fait de la peine. C’est sans doute pour cela que j’ai été marquée par ce qu’elle m’a dit quand elle m’a ouvert son coeur au sujet du mariage.

De retour en France, mon mari s’est occupé des papiers. Il devait m’envoyer mon visa pour que je le rejoigne. Un jour, alors que je revenais des courses avec ma mère, ma soeur m’a appelée du balcon : «ça y est, tu as reçu ton visa!» D’un seul coup, ma respiration s’est bloquée. Tout était mélangé en moi: en même
temps, j’étais mariée et contente de pouvoir être avec mon mari. Et je ne pouvais m’empêcher de penser que j’allais devoir quitter mes parents, vivre loin d’eux, ne plus les voir. J’étais stressée. Je ne savais pas ce que je devais faire.

J’ai téléphoné à mon mari pour le prévenir que mon visa était arrivé. Il m’a dit de venir tout de suite. Je lui ai répondu que j’allais attendre de fêter l’Aïd. Alors, il est venu fêter l’Aïd avec nous à Alger. Et je suis partie avec lui… C’était triste !

La semaine avant mon départ, je n’ai pas cessé de pleurer. Dès que je voyais mes valises, je pleurais encore plus. Mon père aussi. Ma mère pleurait en cachette, mais je l’ai vue. Le jour du départ, mon mari était content, mais moi je pleurais. Tout le monde me regardait. Mes yeux étaient rouges et avaient doublé de volume. Tout le monde était venu m’accompagner à l’aéroport: mes parents, mes frères, mes soeurs… J’ai laissé le soleil. Je suis arrivée ici, il pleuvait. Je me suis demandé ce que je faisais ici. Les enfants de mon mari sont venus me voir. Je les connaissais: ils étaient venus en vacances à Alger.

Nous habitions une maison à Hem. Le lendemain, mon mari est parti travailler. J’ai rangé mes affaires, j’ai nettoyé, fait à manger. Ensuite, je suis sortie pour téléphoner à mes parents d’une cabine téléphonique. J’ai pleuré.

Pendant un an, je n’ai fait que cela. Je pleurais tout le temps. Dès que j’entendais une chanson triste ou que quelque chose me rappelait là-bas. Sans cesse, les larmes coulaient. Mon mari me demandait parfois: «Mais qu’est-ce que tu as!» Mais moi, je n’y peux rien !

Mon mari m’a aidée, il m’a fait sortir: le marché, les courses. C’est lui qui m’a inscrite au Centre social. J’ai rencontré d’autres femmes, pris des cours de français, je me suis fait des amies. Le plus dur, c’est de ne pas voir ma famille pendant longtemps. Mais mon mari, même en retraite, ne retournera pas vivre à Alger: cela fait trop longtemps qu’il est ici. Ses enfants sont ici. Quand je retourne à Alger, c’est la fête. Là-bas, on n’arrête pas de faire la fête: il peut y en avoir deux ou trois dans la même journée. J’aime ça. Ma belle-soeur connaît toutes les chansons rançaises: on chante et on danse. Cela fait du bien. Quand je rentre le soir, je suis KO, mais je suis bien.

Ici, ce n’est pas pareil: il n’y a que deux ou trois fêtes par an! À Alger, les gens louent des salles pour faire la fête. Ils dépensent beaucoup d’argent pour cela: les habits, les décorations…

C’est le destin: des périodes où l’on a tout, des périodes où l’on n’a rien. En ce moment? Ça peut aller…

Nassera, le 15 mars 2010