En Algérie, je vivais chez ma mère. Mon père est mort quand j’avais 3 ans. C’est ma mère qui nous a élevés: mes deux soeurs, mes deux frères et moi. Ma mère, elle est tout: père, mère… Elle a travaillé dur. Nous, on n’a jamais manqué de rien. Habits, nourriture, voyages… elle ne nous a jamais rien refusé.
J’ai commencé à travailler comme secrétaire. Mais je n’avais pas de contrat et un salaire de misère. Ce n’était pas grave car ma mère subvenait à tout. Et puis, elle est tombée malade : un cancer. C’est ma soeur qui travaillait dans un laboratoire qui m’a prévenue. Je me souviens, je me suis dit que la misère allait commencer, que c’était la fin. En Algérie, il n’y a pas d’aides… Quand ma mère s’est fait opérer, j’étais toujours auprès d’elle. Un jour, elle m’a dit: «Je te vois dans ta future maison, avec ta famille, tes enfants…» J’ai compris qu’elle rêvait que je me marie…
Plusieurs fois, on m’avait demandée en mariage, mais j’avais toujours refusé: je préférais travailler, rester auprès de ma mère… Mais ce jour-là, j’ai décidé de me marier. Parce que c’était le désir de ma mère, pour qu’elle me voie avec la robe blanche de mariée, pour lui faire ce plaisir. Deux mois après, je me mariais avec un homme que je n’avais jamais vu. Personne ne m’a forcée. Mais dans ma tête, il fallait que je me marie parce que ma mère était malade…
Quand je l’ai vu pour la première fois, je me suis dit: ce n’est pas mon rêve! Il n’avait pas de personnalité. Il vivait chez ses parents et sa famille lui dictait sa vie. On aurait dit que j’étais mariée avec ses parents. Une fois mariée, je suis allée vivre chez mes beaux-parents. Vingt-deux personnes vivaient dans leur maison. La grand-
mère, les dix frères et soeurs. J’étais leur bonniche: je préparais à manger, faisais la vaisselle, le linge, nettoyais la maison… Comme Cendrillon. Quand je demandais de l’aide à mes belles-soeurs, elles me répondaient: «Tu crois que parce que tu es belle, on va te mettre dans une vitrine, sans rien faire? Comme une poupée ? » Je pense que mes belles-soeurs étaient jalouses parce qu’elles étaient plus âgées que moi et n’étaient pas mariées. Et puis, ma mère, pour mon mariage, m’avait offert de belles robes, des bijoux…
J’ai dû attendre quatre mois avant d’avoir l’autorisation d’aller voir ma mère. C’était mon beau-père qui allait me conduire et me chercher, décidait combien de jours je pouvais rester. Je ne disais rien à ma mère, par peur de la rendre encore plus malade. Mais elle le sentait.
Un jour, je suis tombée enceinte. Ma belle-mère n’a pas voulu m’emmener chez le docteur. Quelques mois plus tard, je suis tombée gravement malade: j’avais mal au ventre, j’avais des saignements. Mais ma belle-mère refusait encore que j’aille consulter le médecin. Mon mari ne bougeait pas. Comme mon état empirait, il a bien fallu m’emmener aux Urgences. Le médecin qui m’a examinée m’a reproché de n’être pas venue plus tôt. Le col était ouvert, je risquais de perdre le bébé. Pendant que j’étais à l’hôpital, ma mère a téléphoné plusieurs fois à la maison. Ma belle-mère répondait que j’étais partie en voyage. Ma mère ne l’a pas crue. Elle est venue. Elle a tout compris.
Alors que j’étais enceinte de huit mois, je suis partie voir ma mère. Quand je suis retournée chez eux, ils avaient pris tous mes habits, mes bijoux. Je leur ai demandé où ils étaient. Mais ils ont commencé à me frapper : mes belles-soeurs, ma belle-mère. Et mon mari ne disait rien. Alors j’ai appelé ma mère. J’ai ensuite
été hospitalisée pour dépression.
Le jour où j’ai mis au monde un petit garçon, ma mère a téléphoné à ma belle-famille pour les prévenir. Ma belle-mère a répondu: «On va le prendre et votre fille sera obligée de revenir chez nous». Quand ma mère m’a répété cette conversation, je suis tombée dans le coma. Je n’en pouvais plus. Cela faisait un an que j’étais chez eux, que je ne mangeais presque rien, que je travaillais sans arrêt: j’étais épuisée. J’ai demandé le divorce. Lui, mon mari, ne voulait pas. Je pense qu’ils ont donné de l’argent au juge pour obtenir la garde de l’enfant. Je n’ai jamais revu mon bébé. Il a dix ans maintenant. Aujourd’hui, ma mère est décédée.
Le passé est un cauchemar et la blessure reste. Un reproche, des cris, une simple déception me font pleurer. Je sens que je stresse. C’est l’angoisse. À l’intérieur, je suis triste, même si mon visage toujours sourit…
C’est pour cela que je suis venue en France. Pour commencer une autre vie. Ici, j’ai rencontré un ami de mon frère qui m’a aidée. Il m’a demandé ma main. Mais moi, j’avais peur des hommes. J’ai réfléchi: je vais me donner une seconde chance. J’ai téléphoné à ma mère. Elle m’a dit de faire ce que je voulais. Au fond de moi, j’étais soulagée. J’avais des sentiments d’amour envers lui. Aujourd’hui, on dirait que c’est mon premier mari. Grâce à lui, j’ai commencé à vivre. Alors, on s’est marié à la mairie. J’ai mis la robe blanche, on a fait la fête. J’ai envoyé les photos à ma mère. Elle était contente.
Ensemble, nous avons eu trois enfants. Je suis très heureuse avec ma famille actuelle.
Siren, le 16 février 2010

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