vendredi 8 avril 2011

Ici, on passe son temps à courir

Samia ne sait même plus pourquoi, un jour, son mari et elle ont décidé de venir en France. Elle s’était mariée en Algérie.

J’étais une petite fille sage. Je ne bougeais pas. Ma mère racontait que quand j’étais petite, je m’occupais sans cesse de ma petite soeur : je la calmais, je jouais avec elle… J’étais tout le temps derrière elle. Je n’osais jamais demander quelque chose pour moi. Alors, je me débrouillais toute seule. Ma mère comptait sur moi :  elle savait que je m’occupais de ma soeur ! Moi, j’étais contente. Non, je n’étais pas jalouse. On s’amusait bien ensemble. C’était comme ça !

On fabriquait nous-mêmes nos jouets: des marionnettes par exemple et on jouait des pièces de théâtre. Avec des ciseaux, on découpait des robes pour nos poupées. J’ai appris à coudre auprès de ma mère. À coudre et à broder. Ma soeur n’aimait pas coudre. Elle est toujours restée la «petite dernière» dans nos coeurs !

Notre maison était en ville. Une grande maison, avec un grand jardin que mon grand-père entretenait, avec des arbres fruitiers. Quand j’y retourne, je ne reconnais plus rien. C’est comme si j’étais en visite alors que j’ai grandi à cet endroit. Je la montre à mes enfants: ils ne comprennent pas pourquoi on n’y va pas mais il n’y a plus rien dedans !

J’aime bien retourner en Algérie pendant les vacances. Il y a mes souvenirs d’enfance avec mes amies. Là-bas, on rit beaucoup: on visite la famille, on va dans les magasins. Je suis à l’aise. Ici, en France, j’ai ma famille, mon travail, rien ne manque, mais c’est moins gai ! Là-bas, on ne passe jamais une journée tout seul. Il y a toujours des visites. Ici, on passe son temps à courir et à ne pas avoir le temps !

Mon arrivée en France s’est faite sans difficulté : j’avais ma famille ici et puis les Français m’ont bien accueillie. Ils comprennent qu’on ne parle pas bien français, expliquent bien jusqu’à ce qu’on ait compris. Le premier jour ici, j’avais l’impression que tout était bizarre: je ne reconnaissais rien, ni les rues, ni les maisons. Et puis il y avait le climat : le froid, la pluie, la neige. La première année, mes enfants et moi sommes tombés malades: on ne supportait pas le froid ! Maintenant, j’ai du mal à supporter la chaleur quand je retourne en Algérie !

Je sors, je vais à Lille, je prends le métro. Si je me perds, je sais que je peux demander ma route. Les Français me répondront. Ils ne vont pas me mentir. J’ai confiance. Ma fille aussi m’accompagne quand je vais à Lille. Mais je ne la laisse pas y aller toute seule. Elle va à Roubaix toute seule avec ses copines.

Ici, j’aime bien apprendre le français, écrire toute seule, expliquer aux enfants. Mes enfants ont encore besoin de moi. J’aime bien lire et écrire. Je suis allée à l’école jusqu’en 6ème. Je ne sais pas écrire en français. Seulement en arabe. Maintenant, j’apprends à lire en français. C’est moi qui vais voir les professeurs pour mes enfants. Je leur dis la vérité. Je leur demande de parler doucement, de bien m’expliquer pour que je comprenne bien. Il faut avoir bien compris pour ensuite pouvoir expliquer aux enfants ou remplir et signer un papier. Alors, les gens m’expliquent doucement et je comprends. Il n’y a pas de problème !

Je parle en arabe à mes enfants, mais les plus jeunes ne comprennent pas bien l’arabe. J’écoute la radio en français ou en arabe, le matin quand je fais le ménage, la cuisine… Le soir, je regarde le journal en français et les films qui suivent. En cuisine, je mélange la cuisine française et la cuisine arabe. J’aime la cuisine française: le poisson, la crème fraîche… Je regarde l’émission sur la 6: un grand chef ! Ou d’autres émissions pour décorer la maison. J’aime bien décorer la maison.

Je vis ici, j’ai des amies françaises ou algériennes, arabes. Quand je rencontre une femme arabe, au début, on parle français… Certes, je suis née là-bas, j’ai grandi, je me suis mariée là-bas, mais maintenant je vis ici, il faut s’adapter. Parfois ma fille me demande «Pourquoi on est venu ici ?» Mais elle est comme moi: l’Algérie, c’est bien pour les vacances, pas pour tout le temps.

J’ai pris l’habitude ici. Je ne pense pas que je retournerai vivre en Algérie. Tout comme je ne pensais pas venir en France… Pourquoi ?

Samia, le 30 mars 2010

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