À Alger, je vivais avec mes parents. J’ai eu plusieurs demandes en mariage.Mais ça n’allait jamais:soit mon père trouvait que la famille n’était pas assez bien; soit l’homme en question ne me plaisait pas. Je suis restée chez mes parents. C’est le destin. Mon père connaissait mon mari. Il vivait en France. Il était veuf
et avait déjà des enfants. Moi, je connaissais son frère. Nous avons échangé nos photos. Il m’a parlé au téléphone. Il me plaisait. Il avait un caractère bien, sympa. Mais je n’avais pas envie de quitter mes parents, de partir en France.
Mon père m’a dit: «À toi de décider.» Il ne m’a pas forcée. Mais un jour, alors qu’elle était à l’hôpital, ma mère qui ne m’avait jamais parlé de mariage m’a ouvert son coeur : «Pourquoi tes soeurs plus jeunes sont elles mariées? Dès l’âge de 13 ans, on t’a demandée…» J’ai senti sa peine. J’ai eu mal au coeur.
À Alger, je travaillais: j’ai fait des ménages dans des entreprises, dans une banque et puis j’ai gardé des enfants à la maison pour des familles qui travaillaient. J’avais arrêté mes études à 15 ans. J’aimais beaucoup l’école. J’aurais dû poursuivre, mais j’étais l’aînée. Nous sommes huit à la maison. Quand ma mère était malade ou quand elle allait à l’hôpital pour accoucher, je devais m’occuper des petits. Ma grand-mère était très vieille, elle ne pouvait pas aider ma mère. Alors, c’est moi. C’est vrai: je me suis toujours occupée des enfants des autres. Ceux chez qui je travaillais, ceux de ma mère (mes frères et soeurs), ceux de mon mari. Mais moi, je n’ai pas eu d’enfant. C’est le destin!
La décision du mariage a été difficile à prendre. Je devais laisser mes parents avec lesquels je vivais depuis 40 ans. J’avais 40 ans. Si je n’avais pas aimé mon mari, je ne me serais pas mariée. Mais là, c’était un homme bien. On connaissait sa famille. La peine de ma mère était plus importante que ma propre peine de les
quitter.
Alors, mon mari est venu me voir à Alger. On a discuté. On s’est marié là-bas. C’était en hiver, il faisait beau à Alger. Nous avons fait une petite fête avec la famille proche. J’étais heureuse ce jour-là. Je ne pensais pas à l’avenir. C’est après que j’y ai pensé. Je me disais: «Comment vais-je faire pour vivre là-bas ?» Après le mariage, mon mari est resté un mois avec moi et puis il est retourné en France. Je suis restée seule à Alger. La famille de mon mari voulait que je vive chez eux, mais moi, je voulais vivre chez mes parents.
Là-bas, ça n’est pas comme ici. On pense toujours: «Qu’est-ce qu’ils vont dire les gens?» La famille de mon mari était très gentille, mais disait: «Les gens vont croire que nous ne sommes pas gentils avec toi. Il faut que tu restes avec nous quelques jours.» Alors, j’ai passé quinze jours chez eux et je suis retournée chez mon père. J’avais une maison à moi, à Alger, mais elle restait vide. Je n’y allais que quand mon mari venait me voir. Cela a duré un an. C’était une période heureuse: j’étais mariée, j’avais un mari gentil qui m’appelait tous les jours et venait me voir deux ou trois fois dans l’année. J’ai profité de mes parents.
Je pensais souvent au futur.
Je suis très proche de mon père. Petite, quand il partait au stade assister à un match de foot, il me prenait avec lui. Pour aller au bain aussi. Quand j’étais en colonie de vacances, il venait me voir. Aujourd’hui, il a presque 100 ans. Il est encore en bonne santé, n’a pas perdu la mémoire, sort un petit peu. Quand je suis chez lui, à la maison, j’aime bien écouter des chansons, françaises ou arabes: je chante et je danse. Il me regarde et dit: «Tu ne changes pas!» Je sens que cela lui fait plaisir.
Quand je l’ai au téléphone, il me dit : «Ma fille tu me manques trop…» Je lui réponds que mes soeurs s’occupent bien de lui, mais il dit que cela n’est pas pareil. J’entends mes soeurs derrière qui crient: «C’est ça, nous, on n’existe pas…» Et lui, il répond: «Mais elle, elle est loin de moi!»
Ma mère, je discute avec elle, mais elle cache tout à l’intérieur: le bon et le mauvais. Elle ne montre jamais. On ne sait jamais quand on lui fait de la peine. C’est sans doute pour cela que j’ai été marquée par ce qu’elle m’a dit quand elle m’a ouvert son coeur au sujet du mariage.
De retour en France, mon mari s’est occupé des papiers. Il devait m’envoyer mon visa pour que je le rejoigne. Un jour, alors que je revenais des courses avec ma mère, ma soeur m’a appelée du balcon : «ça y est, tu as reçu ton visa!» D’un seul coup, ma respiration s’est bloquée. Tout était mélangé en moi: en même
temps, j’étais mariée et contente de pouvoir être avec mon mari. Et je ne pouvais m’empêcher de penser que j’allais devoir quitter mes parents, vivre loin d’eux, ne plus les voir. J’étais stressée. Je ne savais pas ce que je devais faire.
J’ai téléphoné à mon mari pour le prévenir que mon visa était arrivé. Il m’a dit de venir tout de suite. Je lui ai répondu que j’allais attendre de fêter l’Aïd. Alors, il est venu fêter l’Aïd avec nous à Alger. Et je suis partie avec lui… C’était triste !
La semaine avant mon départ, je n’ai pas cessé de pleurer. Dès que je voyais mes valises, je pleurais encore plus. Mon père aussi. Ma mère pleurait en cachette, mais je l’ai vue. Le jour du départ, mon mari était content, mais moi je pleurais. Tout le monde me regardait. Mes yeux étaient rouges et avaient doublé de volume. Tout le monde était venu m’accompagner à l’aéroport: mes parents, mes frères, mes soeurs… J’ai laissé le soleil. Je suis arrivée ici, il pleuvait. Je me suis demandé ce que je faisais ici. Les enfants de mon mari sont venus me voir. Je les connaissais: ils étaient venus en vacances à Alger.
Nous habitions une maison à Hem. Le lendemain, mon mari est parti travailler. J’ai rangé mes affaires, j’ai nettoyé, fait à manger. Ensuite, je suis sortie pour téléphoner à mes parents d’une cabine téléphonique. J’ai pleuré.
Pendant un an, je n’ai fait que cela. Je pleurais tout le temps. Dès que j’entendais une chanson triste ou que quelque chose me rappelait là-bas. Sans cesse, les larmes coulaient. Mon mari me demandait parfois: «Mais qu’est-ce que tu as!» Mais moi, je n’y peux rien !
Mon mari m’a aidée, il m’a fait sortir: le marché, les courses. C’est lui qui m’a inscrite au Centre social. J’ai rencontré d’autres femmes, pris des cours de français, je me suis fait des amies. Le plus dur, c’est de ne pas voir ma famille pendant longtemps. Mais mon mari, même en retraite, ne retournera pas vivre à Alger: cela fait trop longtemps qu’il est ici. Ses enfants sont ici. Quand je retourne à Alger, c’est la fête. Là-bas, on n’arrête pas de faire la fête: il peut y en avoir deux ou trois dans la même journée. J’aime ça. Ma belle-soeur connaît toutes les chansons rançaises: on chante et on danse. Cela fait du bien. Quand je rentre le soir, je suis KO, mais je suis bien.
Ici, ce n’est pas pareil: il n’y a que deux ou trois fêtes par an! À Alger, les gens louent des salles pour faire la fête. Ils dépensent beaucoup d’argent pour cela: les habits, les décorations…
C’est le destin: des périodes où l’on a tout, des périodes où l’on n’a rien. En ce moment? Ça peut aller…
Nassera, le 15 mars 2010

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