Quand j’étais petite, je rêvais d’une belle vie avec pas beaucoup d’enfants : deux ou quatre. Pas huit comme ma mère! C’est trop de travail.
Je suis née au Maroc, pas loin de la mer: on y allait tous les jours. J’aime regarder la mer. Mon frère et ma soeur ont quitté le pays pour s’installer en Belgique. C’est chez eux que j’ai rencontré ma future belle-mère. C’était une femme très gentille. Elle était comme une copine pour moi. Je l’aimais beaucoup. J’étais en visite chez ma soeur, je m’ennuyais. Je l’ai rencontrée. Elle m’a tout de suite invitée chez elle. Elle parlait berbère comme moi. Chez elle, j’ai rencontré mon mari pour la première fois.
Il travaillait en France et venait souvent voir sa mère. C’était une femme de coeur. Elle aimait tout le monde. Tous les malheureux venaient chez elle. Elle leur donnait son argent: «De toutes les façons, quand je serai morte, je n’en aurai plus besoin», disait-elle. Elle est morte, il y a juste un an.
Mon mari est venu au Maroc pour le mariage et il est reparti en France, me laissant seule au bled: je devais attendre les papiers, le livret de famille, le visa. C’était en juillet. Je suis arrivée en France en août de l’année suivante. C’était un vendredi. Le lundi, ma belle-soeur (toute la famille de mon mari est par ici) m’a
téléphoné pour que je vienne chez elle. Mais je ne connaissais pas la route. Alors son fils est venu me chercher chez moi. Et ainsi, tous les jours, après avoir fini mon travail à la maison, j’allais passer l’après-midi chez ma belle-soeur, avec sa famille, ses copines… Mon mari venait me chercher après son travail et nous allions faire les courses avant de rentrer à la maison.
Quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas un mot de français. J’ai appris avec mon mari. Lui est en France depuis 43 ans. Moi, cela va faire 20 ans. On ne dirait pas. Ça passe vite!
Tous les deux ans, je retourne au Maroc. Pendant un mois, c’est la fête.Toute la famille est là:les frères,les soeurs,leurs enfants, les voisins. Le jour, chacun est chez soi, mais le soir, on peut se retrouver à quarante chez ma mère. Tous les jours, le téléphone sonne: «Il faut venir, on fait les courses, à manger…» Moi, je
reste chez ma mère. C’est là que j’ai grandi. Je suis restée fort proche d’elle. Je lui téléphone tous les dimanches pendant une heure: je veux avoir des nouvelles de tout le monde.
Mon meilleur souvenir du Maroc? C’est quand j’étais jeune, avec ma famille. Le samedi, on allait se promener. On y allait avec ma tante et ses huit enfants, des copines, des voisins, des jeunes, des personnes âgées… On emportait à manger, des merguez, des blancs de poulet, des sardines, des gâteaux… On marchait pendant une heure peut-être et on s’installait. On faisait du feu pour faire cuire la viande, faire chauffer le thé… On mangeait et on chantait: des chansons arabes traditionnelles ou modernes, des chansons d’amour où l’on se moque des hommes et des femmes… Le soir, on revenait des bouquets de fleurs des montagnes plein les bras.
Moi, je chantais toujours une chanson qui disait que mon amour n’était pas là, qu’il était loin de cette montagne… Et, Mektoub! J’ai trouvé mon mari en Belgique! Je ne chante plus cette chanson. Mon mari est très gentil, très intelligent et tout. Ma famille l’aime beaucoup. Il est aujourd’hui en retraite, lui aussi fait jeune. Personne ne le croit quand il dit qu’il est en retraite. Alors, il dit qu’il a travaillé plus de 40 ans ici. Il aime
bouger. Il n’aime pas rester à la maison. Il connaît tous les coins. En été, on va tous les jours à la mer en Belgique, à La Panne, à Bruges…. On va souvent à Tournai, à la brocante.
Depuis deux ans, je travaille deux jours par semaine. Je fais le ménage pour des personnes. Au début, c’était dur de vivre ici,mais je me suis habituée.Après la naissance de mes enfants, j’ai fréquenté le centre social. J’aime le contact. Et un peu à la fois, je me suis habituée: j’ai connu les voisins, les voisines. J’aime bien rire, plaisanter avec les autres, dire des blagues. Quand je rencontre une personne que je n’ai jamais vue, je ne suis pas gênée. Je fais comme si je la connaissais depuis des années: c’est une femme, je suis une femme, alors, inutile de faire des chichis!
J’aime bien la vie en France. C’est plus calme: chacun fait ce qu’il veut.Au Maroc, tout le monde regarde ce que chacun fait : ta fille, elle sort trop, pas assez… Tout le monde parle: c’est vrai, c’est pas vrai. Ici, tu sors, tu sors pas, c’est kif-kif.
Pourtant, parfois, je regrette le temps où tout le monde était chez les uns, chez les autres, au Maroc. Aujourd’hui, chacun reste davantage chez soi.
Latifa, le 8 février 2010

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