Dans ma famille, nous étions six frères et soeurs. J’ai perdu ma petite soeur quand elle avait 20 ans. Je suis l’aînée. Je me suis beaucoup occupée d’elle. Elle était un peu comme ma fille. De toutes les façons, elle était aimée de tout le monde. Un peu la chouchoute. Mon père, mes tantes, ma mère… tout le monde la câlinait et, même à 18 ans, elle se laissait faire…
Elle faisait des études scientifiques à l’Université d’Alger. Après le séisme, elle est revenue à la maison, chez mes parents. Elle ne voulait pas retourner à Alger. Elle se plaignait toujours de la tête. Sa mort a été très dure pour tout le monde: mon père s’est effondré. Ma mère est restée très forte, elle a eu beaucoup de courage.
La semaine précédente, j’avais parlé avec elle au téléphone. Elle m’avait dit que ça allait. Lorsque j’ai retéléphoné à ma famille, mon autre soeur m’a dit qu’elle était très fatiguée. Je n’ai pas demandé à lui parler pour la laisser se reposer. Et ça, je le regrette. Quelques jours plus tard, elle avait mal, mon père l’a conduite aux Urgences à l’hôpital. Ils l’ont immédiatement mise sous perfusion et elle est morte une heure plus tard. On ne sait pas ce qu’elle a eu. L’hôpital a proposé de faire une autopsie, mais ma famille a refusé. À quoi cela pouvait-il servir? Chez nous, c’est important de garder l’intégrité du corps. Alors on ne sait pas. On ne saura jamais…
Pour moi qui étais loin, c’est une épreuve très douloureuse : je pleure toujours quand je pense à elle. Le jour de sa mort, ma famille a téléphoné à ma belle-mère. Ils l’ont chargée de me l’annoncer. Le lendemain, je prenais l’avion.
Moi, j’avais une soeur jumelle qui est morte à la naissance. Tout le monde disait que ma petite soeur me ressemblait. Alors, je pense que la mort de ma petite soeur a réveillé tout cela, le manque de la soeur jumelle que je n’ai jamais connue…
Jusqu’à 18 ans, j’ai vécu dans une ferme, en Algérie, à 100 kms d’Alger. Là-bas, c’était le paradis. Dans cette ferme, deux familles vivaient ensemble. On faisait tout ensemble. On était comme une famille. Les jours de beau temps, on sortait un tapis dans la cour: les femmes travaillaient, tricotaient, confectionnaient des
paniers… Nous, les jeunes filles, nous servions le café, le thé, les gâteaux.
Chaque matin, nous faisions 8 kms pour aller à l’école. Nous partions vers 6 heures pour être là, à 8 heures. Mais nous partions toutes ensemble et le temps passait vite. Le soir, en revenant, nous cueillions des fleurs, nous nous amusions. Après, pour aller au collège, nous prenions le bus de ramassage scolaire.
Mais la maison que nous habitions était trop petite: il n’y avait que deux chambres et nous étions six enfants. Alors mon père a construit une grande maison sur un terrain que lui a donné l’Etat, dans un village. Lorsque nous avons déménagé, nous étions tout perdus. La maison était grande: cinq chambres. Nous allions de fenêtre en fenêtre… Mon petit frère s’est sauvé et il est retourné, tout seul à la ferme. Il n’avait que huit ans et il a fait les 8 kms, tout seul. On le cherchait partout, mais mon père savait qu’il était retourné là-bas.
J’ai arrêté l’école en 3eme. J’aurais pu passer en secondaire, mais j’ai arrêté au milieu de l’année: j’avais trop peur. C’est une époque où il y avait des attentats terroristes et je n’osais rester seule à attendre le bus. Je le regrette beaucoup aujourd’hui. Je suis restée à la maison. La nuit, nous avions peur. Nous vivions à côté d’une caserne. Le soir, les militaires faisaient des rondes. La maison était en contrebas de la route et nous entendions leurs pas. Mes frères et moi écoutions, la peur au ventre.
Le jour, j’avais une passion: la broderie. Et puis, j’allais de temps en temps chez ma tante, je lui tenais compagnie. Mais au bout d’une semaine, quinze jours, j’avais envie de rentrer chez moi. La maison, mesparents me manquaient. Quand mon père venait me chercher au bout d’un mois, je le lui reprochais.
Alors, quand j’ai décidé de me marier avec un homme qui vivait en France, les gens ont dit à mes parents que je ne saurais pas rester là-bas, loin d’eux. Mes parents non plus n’étaient pas très contents. Ils auraient préféré que je reste près d’eux et que je me marie en Algérie. Mon mari est né en France. Nous nous
sommes connus alors que nous étions enfants quand il venait à la ferme voir sa famille. Il est le cousin de ma voisine. On jouait ensemble. Quand nous avons décidé de nous marier, je n’ai pas pensé que ce serait difficile de vivre loin de chez moi. Quand on aime quelqu’un, on ne pense pas au reste.
Je suis arrivée en France en septembre. Il faisait gris. Nous nous étions mariés en Algérie, mais nous avons fait la fête du mariage en France, en octobre, avec ma belle-famille. Ce jour-là, j’étais triste car il n’y avait personne de ma famille.
Mon mari m’a beaucoup aidée. Je parlais français, mais au début, j’avais peur de faire des fautes. J’étais un peu timide.
J’ai aujourd’hui quatre enfants. Ils sont vraiment gentils. Aujourd’hui, j’aimerais reprendre des études. J’aimerais être infirmière ou aide-soignante… J’ai aussi un rêve: acheter un terrain en Algérie et y construire une petite maison traditionnelle, en terre, comme celle que mon oncle avait dans la montagne. Je me souviens, le sol lui-même était en terre battue. Je me souviens des odeurs, Il y avait des chèvres, des poules. J’en parle souvent à mes enfants. J’aimerais pouvoir un jour réaliser ce rêve…
Malika, le 8 mars 2010

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