Je l’ai senti comme une punition. C’était un véritable déchirement. En Algérie, j’avais un bon travail… En France, ce pays que je ne connaissais pas, je n’avais pas de travail, pas d’amies… Je ne connaissais personne, je ne sortais pas. En Algérie, dans mon immeuble, on se retrouvait dans la cage d’escalier: on lavait les murs, l’escalier, les boîtes aux lettres. Pendant le ramadan, le soir, on jouait le tambour dans les escaliers, on chantait, on était jeunes…
Mon coeur était là-bas, mon corps était ici. Dès qu’une musique un peu nostalgique me rappelait le pays, je pleurais. J’écrivais des lettres à mes parents et chaque jour, je descendais à la boîte aux lettres en attendant leur réponse… À la télévision, il y avait une chaîne tunisienne qui commençait à 17 heures, cela me soulageait de la regarder. Sinon, je faisais le ménage, la cuisine. Pour nous, les femmes arabes, la cuisine, le ménage sont la vie quotidienne.
En Algérie, je rentrais du travail vers 17 heures. J’ai toujours vécu chez mes parents. Là-bas, une fille reste chez ses parents jusqu’à son mariage. En rentrant, je donnais un coup de main à ma mère pour le ménage, la cuisine. Non que j’y étais obligée, mais par politesse, parce qu’on ne laisse pas la maman tout faire toute
seule et que l’on a plus vite fini quand on s’y met à plusieurs. Nous étions des enfants sages. J’ai beaucoup appris de ma mère.
Parfois ma fille me demande comment je sais faire tout cela. Elle parle des plats traditionnels. Je lui réponds que j’ai appris avec ma mère. Je la regardais faire. Alors, je dis à ma fille de regarder pour qu’elle puisse prendre la relève.
Chez nous, on fait le pain nous-mêmes, les gâteaux traditionnels et puis des plats. La cuisine algérienne est riche: gratins, poivrons farcis à la sauce rouge avec de la chapelure, gratins de choux-fleur ou d’aubergines… J’y mets des épices. Chaque famille a ses épices préférées. Il y a aussi les pommes de terre farcies, les artichauts, les courgettes avec la sauce épaisse et puis la soupe du ramadan: la «Churbas», avec des grains, des vermicelles, des langues d’oiseaux… Le deuxième plat: le tajine «Hello», sucré avec de la viande, de
la cannelle, du sucre, de l’eau de fleur d’oranger, du beurre, des pruneaux, des raisins secs et des amandes… Cela veut dire que le mois sera bon… Il y a aussi le «bourek» ou feuille de brick où l’on dépose du thon, des pommes de terre, du persil, de la viande hachée ou des crevettes…
Durant tout le ramadan, on fait chaque jour des plats différents… Et le soir, ce sont les gâteaux sucrés et le thé. Ensuite, c’est l’aïd : on prépare encore plein de gâteaux, on fait le grand nettoyage… Et puis, on achète de beaux vêtements pour que le jour de l’aïd soit vraiment un jour exceptionnel.
À Alger, quand j’étais petite, mes parents habitaient en appartement. J’ai sept frères et soeurs. Nous habitions au rez-dechaussée d’un immeuble construit à l’époque des Français, juste avant l’indépendance. On jouait à la marelle, à la corde à sauter, à la poupée devant l’immeuble: il n’y avait pas de voitures… Ici, on ne peut pas laisser nos enfants jouer dehors…
Au printemps, quand il faisait beau, on se réunissait entre filles, on descendait un tapis et on jouait… Ou bien, avec les mamans, on partait jusqu’à un petit jardin. On emportait de l’eau, des fruits, des gâteaux et on mangeait en plein air. On jouait à cache-cache… Les mamans amenaient leurs enfants sur des pelouses où
les hommes ne venaient pas. On prenait l’air, le thé ou le café… Les dames apportaient leur crochet, leur tricot, leur broderie avec leur tambour ou «tenibare». J’ai appris à broder à la main avec une aiguille: des coussins, des nappes pour les tables basses. J’en ai encore un, fait à la main. Je ne veux pas le jeter.
Parfois, en été, on allait à la campagne, dans la famille. On prenait l’air, il y avait de l’espace, on allait chercher les oeufs dans le poulailler. Ensuite on les cuisait en omelettes chez mon grand-père. J’aimais bien. Plus grands, on s’ennuyait, alors les parents y allaient seuls… Parfois en été, le dimanche, on allait au hammam. Mon père prenait la voiture et on allait passer la journée dans une station thermale. On préparait un repas léger: des salades, des fruits, du thé et on passait la journée là-bas…
Oui, la cuisine est importante en Algérie. Surtout pendant le ramadan. À ce moment-là, je passe plus de trois heures dans la cuisine pour préparer les plats traditionnels. Mais c’est vrai que les enfants d’aujourd’hui préfèrent la purée et les frites!
Je suis allée à l’école primaire et au collège. L’école était tout près de chez nous. Nos parents nous accompagnaient la première semaine et ensuite nous y allions seules. Garçons et filles allaient dans la même école, mais étaient séparés. Je faisais la route avec mes frères et soeurs. J’avais des copines: Djamila, elle s’est mariée en France. Mais je ne la vois plus. Il y avait aussi Hassiba, Samira et Zouzou, la chouchoute… Elles sont toutes mariées maintenant. Je pense toujours aller les voir…
Dès la troisième année, on apprenait le français; je me souviens qu’en CE1, le prof nous a appris à faire des poupées avec des bobines de tricotage. On a appris des poésies, des chansons et préparé une pièce de théâtre pour la fête de fin d’année. Une grande fête.Avant de partir en vacances, on lavait toute la classe:
les murs, les tables, les chaises… C’était bien. Cela nous amusait. Au collège, j’étais avec Hassiba, Djamila et Zouzou. Nous étions toujours ensemble. Là, garçons et filles étaient mélangés. On apprenait l’anglais, les maths et l’histoire-géo et les sciences. J’aimais surtout les maths et le français. En cours d’anglais, on regardait une émission en anglais à la télévision. …
Après le collège, j’ai travaillé sept ou huit ans. Quand je rentrais à la maison, je donnais un coup de main à ma mère. Il y avait toujours quelque chose à faire : le linge, les cuivres… Le weekend, on débarrassait toute la maison et on lavait les sols. Il y avait aussi la préparation du mariage de mes soeurs. Chez nous, la mariée doit préparer son trousseau. On lave le coton avec lequel on fera les matelas, on brode, on achète tout ce dont
la mariée aura besoin pour le jour du mariage: le petit seau et le bol en cuivre pour entrer au hammam … C’était un beau mariage. J’ai préparé les cartes d’invitation pour les proches et les voisins… Nous avons préparé les gâteaux traditionnels, les boissons et les plats traditionnels. Le jour du mariage, réunies autour du thé et des dragées, les femmes ont mis le henné. Le jour suivant, ce sont les hommes qui se sont réunis autour du mari…
Ensuite, nous sommes partis en France… ici. Le jour de mon départ, j’étais stressée car je quittais ma famille et mon pays, ma patrie, l’Algérie. Je laissais tous mes beaux souvenirs derrière moi…
Yasmine, le 29 mars 2009

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